deuil
Faire son deuil d'un enfant
Entretien avec Daniel Oppenheim, psychiatre et psychanalyste dans le département de pédiatrie de l'Institut Gustave Roussy à Villejuif, auteur de Parents en deuil, le temps reprend son cours (Erès).
En écrivant ce livre, vous avez voulu faire partager aux autres ce que les parents en deuil vivent de l'intérieur. Quelles leçons en tirez-vous...
Daniel Oppenheim : Il est important d'aider les parents à préserver le dialogue avec leurs enfants en fin de vie, pour désamorcer certaines questions qui les taraudent: "Est-ce qu'il a compris qu'il allait mourir ? Est-ce qu'il a eu peur ?". "Etait-il d'accord avec les traitements ?" Et surtout : "A-t-on assumé jusqu'au bout notre rôle de parents ? A-t-on répondu à ce qu'il attendait de nous? Ou s'est-il senti seul et a-t-il eu le sentiment d'avoir été trompé ?" Les enfants, de leur côté, savent très jeunes qu'ils peuvent mourir. En parler avec eux en respectant leur rythme et leur questionnement atténue la peur qu'ils ont de la mort: ils ont le sentiment que leur relation avec leurs parents sera préservée, qu'ils continueront à penser à lui. Mais cela atténue aussi la détresse du deuil des parents.
Pourquoi ?
Les parents en deuil ont l'impression d'avoir perdu non seulement leur enfant, mais aussi leur identité de parents. Ils ont en permanence le sentiment de ne pas être à la hauteur, par rapport au passé dont ils se repassent en permanence le film, et par rapport à l'avenir : ils se demandent s'ils vont pouvoir assumer leurs responsabilités dans tous les domaines (par rapport aux autres enfants, à leur couple) ou s'ils ne sont plus capables de rien, sont devenus des "nullités". Si on a su les aider à garder leur position de parents jusqu'au bout, ils pourront s'appuyer sur cette expérience, positive malgré tout.
Le sous-titre de votre livre est "le temps reprend son cours". Qu'entendez-vous par là ?
Il est impressionnant de voir à quel point certains parents, vingt ans après la mort de leur enfant, sont restés dans la même détresse. Il faut absolument éviter de rester figés. Sortir du deuil prend du temps mais peut et doit se faire, pour arriver à un moment où la souffrance devient plus supportable, où, sans oublier l'enfant mort, sans avoir le sentiment de le trahir, on arrive à établir une autre relation de mémoire et d'émotions avec lui et où on arrive à vivre sans culpabilité.
En quoi ces groupes de paroles peuvent-ils les aider à effectuer ce cheminement ?
Après la mort de leur enfant, les parents sont complètement perdus, n'arrivent plus à faire quoi que ce soit (notamment à s'occuper de leurs autres enfants). Cette perte totale de repères et cette incapacité accentuent leur sentiment de "nullité". Constater que les autres parents vivent la même chose les aide à reprendre confiance en eux. Leur relation à la mémoire est souvent, dans un premier temps, mécanique et forcenée: ils repassent en permanence les images des derniers moments de l'enfant.
D'un côté, c'est une véritable torture, car ces images réactivent leurs émotions et leur détresse. Et en même temps, cela leur permet de garder présente l'image de l'enfant à défaut de sa présence physique. L'intérêt du travail l'accompagnement, c'est de les inciter à retrouver petit à petit une mémoire plus complète et plus diversifiée de l'enfant. Certes, l'évolution du deuil n'est pas linéaire : on repasse par les mêmes réflexions, les mêmes émotions, mais de manière plus souple, moins figée.
Beaucoup de parents ont le sentiment de ne pouvoir communiquer leur souffrance
Ils ont effectivement le sentiment d'être très seuls et différents de tout le monde (personne ne peut les comprendre, les aider, ils en veulent aux autres qui sont maladroits, qui sont heureux alors qu'eux ne le sont pas...). On peut les aider à comprendre les raisons de ces reproches, et arriver à leur faire prendre conscience que leur situation est particulière, mais qu'en même temps, ils gardent des liens et des points communs avec les autres. Le moment important dans cette évolution est quand ils commencent à dire "on a parlé de politique, de choses banales", car ils se disent alors "tiens, on redevient comme les autres".
Il faut les aider aussi à retrouver toute la palette de leurs centres d'intérêt, sans qu'ils aient le sentiment de trahir la mémoire de leur enfant. Car les enfants ne demandent pas à leurs parents d'être le centre exclusif de leur mémoire et de leur pensée certains leur demandent d'avoir un autre enfant, de s'intéresser à leurs amis, de partir en vacances. Le message que beaucoup d'enfants gravement malades adressent à leurs parents, c'est "vivez, soyez heureux", "je ne veux pas vous entrainer dans ma mort avec moi". Et il est important que les parents l'entendent.







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