Une question à la foi

Faut-il avoir peur du diable ?

Faut-il avoir peur du diable ? Antoine Nouis, pasteur de l'Eglise réformée, rédacteur en chef de l'hebdomadaire Réforme, répond à Sophie de Villeneuve, dans l'émission Mille questions à la foi, sur Radio Notre-Dame (6 février 2013).

 

Avant de se demander s'il faut avoir peur du diable, peut-être faut-il préciser ce qu'il est ?

A. N. : C'est une question vieille comme la Bible ! Selon les époques, on en a fait des représentations différentes. Dans le Nouveau Testament, il a plusieurs visages. On parle du Diable, de Satan, de Belzéboul, de Mammon… Le diable est multiple. Plutôt que du diable, je parlerais du Malin, avec l'idée qu'il y a une sorte d'intelligence du mal. Le mal n'est pas simplement une absence de bien, le mal a une force propre, une intelligence, un pouvoir de séduction…

 

Cette intelligence, est-elle semblable à une intelligence humaine ?

A. N. : Dans le récit des tentations de Jésus, le diable lui présente trois tentations : "Transforme ces pierres en pain" : c'est la tentation de la consommation, de l'avoir. Puis il l'emmène sur une montagne et lui dit : "Prosterne-toi devant moi et je te donnerai toutes les nations" : c'est la tentation du pouvoir. Enfin, il l'emmène en haut de la tour du Temple et lui dit : "Jette-toi en bas, les anges te retiendront et tout le monde sera en admiration devant toi" : c'est la tentation de la séduction. Ce texte dit que pour l'avoir, le pouvoir et la séduction, les gens sont prêts à renoncer à toutes leurs valuers. Voilà l'essence du diabolique. Je crois au diabolique, plutôt qu'au diable, je crois qu'il y a une intelligence du mal qui n'est pas d'ordre rationnel, mais qui est une capacité de séduction qui nous amène à renoncer à nos valeurs pour assouvir nos désirs dans ces domaines-là.

 

Donc il faut croire à cette capacité du mal à nous atteindre?

A. N. : Ouvrez le journal ! Il ne faut pas y croire, il faut le savoir. Je parle là comme journaliste et comme sociologue, et non comme théologien. Il y a dans le monde des lieux de crispation où le mal déferle, et je suis obligé, objectivement, de reconnaître qu'il y a des forces du mal qui sont à l'œuvre.

 

Dans l'Evangile, on voit Jésus affronter le mal, lui parler, le faire sortir des personnes. On a l'impression qu'il s'adresse au mal comme à une personne.

A. N. : Une façon de lutter contre le mal, c'est de le dénoncer, d'en être conscient, de l'appeler par son nom. Quand Jésus est confronté aux démons, ceux-ci lui disent : "Tais-toi, ne nous tourmente pas." En dénonçant par sa parole cette dynamique du mal, Jésus la stoppe, en arrêtant la fascination qu'elle peut exercer sur nous. Le diabolique, il faut le regarder en face et le dénoncer.

 

Le diabolique est aussi en nous. Comment faire pour le regarder en face ?

A. N. : La lecture et la méditation des Evangiles peut y aider, en nous obligeant à nous demander avec un peu d'honnêteté où nous en sommes dans cette fascination de l'avoir, du pouvoir, de la séduction… Personne ne peut dire que cela ne le concerne pas. Nous avons un devoir de lucidité sur nous-mêmes, autant que sur le monde et la réalité du mal dans le monde.

 

Faut-il en avoir peur ?

A. N. : Oui, pas pour en être effrayé, mais pour y être attentif. La peur est mauvaise quand elle nous paralyse, mais elle est bonne quand elle nous alerte.

 

Comment y être attentif sans voir le mal partout ?

A. N. : Il ne faut pas voir le mal partout, mais il faut être lucide. Dans la foi, on a ce devoir de vigilance.

 

Est-ce que la Bible ou la vie chrétienne ont des "recettes", ou des moyens pour nous rendre plus vigilants ?

A. N. : Il me semble qu'un des fondements de la spiritualité, c'est la lucidité, qui consiste à ne mentir ni à soi-même ni à Dieu. Soyons dans notre vérité profonde, et alors nous pourrons voir que le mal existe, que nous n'en sommes pas indemnes et qu'il continue à exercer sa fascination sur nous. Il vaut mieux le savoir, parce que c'est en le sachant qu'on arrive à ne pas se laisser détourner par son intelligence.

 

Le savoir, mais comment ? La psychothérapie ? La prière ? L'étude de la Bible ? Comment faire ?

A. N. : Par une écoute investie de l'Ecriture : quand je lis la Bible, comment cette parole me rejoint-elle aujourd'hui ? Que me dit-elle ? Sur quoi m'alerte-t-elle ? Pour dire le mal, le grec emploie deux mots : un qui signifie le mal, et l'autre le malin. Dans le Notre Père, on disait autrefois : "Délivre-nous du malin". Quand on travaille la Bible et qu'on y trouve cette notion de malin, cela nous interroge forcément, si nous sommes honnêtes, sur nos propres compromissions avec ce malin. C'est valable aussi de la prière et de tous les éléments de la spiritualité.

 

Et de la connaissance de soi ?

A. N. : Je crois que la spiritualité induit, ou devrait induire, une lucidité sur nous-mêmes, et donc une connaissance de soi.

 

Certaines personnes ont-elles plus de capacité à résister au mal que d'autres, qui sont plus perméables ?

A. N. : La vraie question est la suivante : moi, tel que je suis, avec mes qualités et mes défauts, avec mon histoire, aujourd'hui, quelle est ma relation au mal ? C'est la question que j'aurais envie que chacun se pose. On sait bien que l'humanité est très diverse, que les gens ont des capacités différentes, et probablement certains sont plus séduits, plus soumis à certaines addictions que d'autres. Mais ce qui est important, c'est que chacun selon ce qu'il est de manière unique, se demande comment il peut réagir face au mal.

 

On peut s'en délivrer ?

A. N. : Je le crois. Mais on ne peut pas s'en immuniser totalement. La tradition chrétienne parle du "combat spirituel". La foi n'est pas toujours une eau douce qui coule sur nous, c'est parfois un combat pour se saisir de l'Evangile, pour éloigner le mal et sa séduction de notre propre histoire, de notre désir. Et ce combat, c'est à chacun de le mener, on n'en est jamais totalement délivré, mais c'est un combat dans lequel on peut progresser. On peut combattre le mal, on est même appelé à le faire, toute sa vie, parce que ce n'est jamais vraiment terminé.

Propos recueillis par Sophie de Villeneuve
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