Exorcisme

Faut-il chasser le diable ?

Si personne n'a jamais vu Dieu, tout le monde a son mot à dire sur le diable ou du moins sur ses méfaits. L'Eglise reconnaît son existence mais se garde de lui donner trop d'importance.

 

 

Depuis des années, les enquêtes fleurissent  : "Les fous du diable" (Nouvel Observateur, décembre 1990), "Le diable est de retour" (Le Pèlerin, septembre 1991), "Diable, Satan revient !" (L'Express, juin 1993), "Qui a peur du diable ?" (La Vie, septembre 1994)... En outre, la mise à jour du rituel catholique de l'exorcisme en janvier 1999 - l'ancien datait de 1614 - a relancé l'intérêt pour le sujet, avec articles dans toute la presse.

 

Un intérêt d'autant plus soutenu que l’Église, d'un côté, reste discrète sur le sujet (session annuelle des exorcistes, à huis clos, sur des thèmes aux relents méphitiques tel : "Voyance, envoûtement et sorcellerie"). De l'autre, elle a pourvu à tous les postes d'exorcistes en France car il existe bel et bien une explosion de la demande dans les diocèses - Paris arrive naturellement en tête avec plus de 1 500 demandes annuelles... Tout en recommandant de ne pratiquer de grand exorcisme qu'avec "la plus grande circonspection".

 

Le diable existe t-il ?

 

Oui ! du moins dans l'Ecriture. De ce point de vue, même les protestants les plus éclairés et les moins fondamentalistes vous le diront. Sans doute la désignation la plus riche de tout le Nouveau Testament est-elle celle de l'Apocalypse, au chapitre 12 : celui qui trompe et affronte. Il est dragon, lequel n'est autre que le Léviathan des psaumes, lui-même héritier des monstres des cultures cananéennes. Il accuse également Job devant Dieu. Il accuse l'homme au tribunal de l'agneau dans l'Apocalypse. Il trompe, ment et tente le Christ dans l'Evangile. Sans parler du tentateur de la Genèse.

 

Quant à la notion d'ange déchu, que l'on retrouve dans le Catéchisme de l’Église catholique, c'est dans la littérature apocryphe que l'on en trouve l'origine. De ce point de vue, elle a même statut que... les saints Anne et Joachim, parents de Marie. On touche ici à l'un des paradoxes de Satan, c'est qu'il appartient à la tradition la plus ancienne comme doctrine reçue mais n'a fait l'objet d'aucun dogme... comme l'Assomption de la Vierge Marie avant 1950 et sa dogmatisation par Pie XII.

 

Mais gardons-nous de lui donner trop d'importance !

 

Dominique Cerbelaud, théologien dominicain à l'université catholique de Lyon, liturgiste, spécialiste des traditions juives et patristiques, explique : "Le christianisme savant, à l'inverse du christianisme dit populaire, n'a jamais insisté sur le diable. Il n'a fait l'objet que de rationalisations théologiques où il a toujours été maintenu qu'il était créature et, donc, pas un Dieu. Il n'a jamais fait l'objet de cours dans les séminaires. Jamais, au grand jamais, on n'a produit de traité sur lui, sauf un, De casu diaboli, soit De la chute du diable, de saint Anselme".

 

Aussi, fidèle à ce christianisme savant dont il est l'héritier, le père Cerbelaud répugne à trop personnifier cet être spirituel. "Il faut se garder de lui donner trop d'importance. Il n'est pas dans le Credo. On ne "croit" pas au diable. Y croire serait lui donner de la consistance. On croit en Dieu. Finalement, le diable n'existe que vis-à-vis de Dieu."

 

Que dit la liturgie ?

 

Elle ne mentionne le diable que pour le chasser et l'exorciser. Il existe, mais on ne le personnifie pas, au sens où il serait un être précis. On ne le combat pas directement mais en oblique. Toute la vie spirituelle va ici consister à développer les trois réalités dont nous parle le Christ dans l'Evangile de Jean : "Je suis la voie, la vérité et la vie" (Jn. 14,6), alors que le diable obstrue le chemin, ment, et tue.

 

Le diable : un adversaire destructeur

 

C'est donc bien un adversaire de la vie spirituelle, plus qu'une idole ou un dieu alternatif, que nous présente la tradition, depuis les combats de saint Antoine, père des moines, au désert. Culpabilisation, atomisation de la vie chrétienne ou de la vie tout court, sollicitations multiples..., qui ne fait l'expérience d'une existence parfois partagée, divisée, d'une unification complexe et parfois douloureuse ? L'ultime supercherie diabolique est de rechercher l'adoration. Et il ne faut pas trop s'arrêter aux personnalisations fantaisistes (Lucifer, etc), et autres localisations et spatialisations infernales.

 

Il faut attendre Dante et La Divine Comédie, au Moyen Âge, pour trouver des localisations "précises" du paradis, de l'enfer et du purgatoire. Ce dernier ne sera dogmatisé qu'au XVIe siècle, par le Concile de Trente. Reste que, ni personnalisé à outrance, ni objet de vénération, le diable est bien reconnu comme adversaire et destructeur.

 

Rencontrer "le malin"

 

Le Père Rémi Schappacher, dominicain lui aussi, est proche du renouveau charismatique. Il est l'auteur de Veux-tu guérir ? Sa spiritualité est proche tant de Thérèse de Lisieux que du curé d'Ars. Et s'il ne parle plus du "grappin" comme le curé des Dombes, il évoque volontiers ses rencontres avec le malin. Sans être exorciste officiel, son ministère d'accompagnement est largement reconnu.

 

"Finalement, reconnaître le diable n'est pas plus complexe que de croire à la résurrection des corps ou à la naissance d'un enfant chez une vierge qui le reste. Non ? Parfois, on admet plus facilement la résurrection que l'existence du "monde invisible" dont parle le Credo. L'apôtre Jean le dit dans ses lettres : "Le diable est pécheur dès l'origine. C'est pour détruire les oeuvres du diable que le Fils de Dieu est apparu" (1 Jn 3,8). Dans l’Évangile, Jésus affronte les esprits mauvais qui sont finalement les premiers confesseurs de sa divinité !"

 

Le mal est intelligent

 

Le Mal n'est pas seulement absence de bien ou de vie, il est aussi action de la mort qui vient, du néant qui s'avance, de la souffrance qui croît... et qui dépasse ses acteurs, c'est-à-dire qui nous dépasse. Certes, nous en sommes acteurs, mais il y faut un scénariste, un réalisateur. Même les mauvais films ou les mauvais romans ont leurs auteurs.

 

Ligoté par un ennemi

 

Le Père Schappacher n'est pas gêné par les troubles psychologiques que certains associent au démon. "Bon nombre de personnes ont le sentiment d'être ligotés par un ennemi. Cela laisse toute sa place aux thérapies psychologiques, aux carences affectives personnelles... Il faut parler aux gens le langage qui est le leur. Mais aussi les entendre quand ils disent : "Ce que j'ai fait là, vécu là, ce n'était pas moi".

 

Qui peut supporter l'immense culpabilité de la responsabilité totale du mal commis ou en puissance ? Identifier l'homme au mal, c'est l'y enfermer. Médecins, éducateurs, psychothérapeutes, prêtres, se battent contre le mal, y compris avec l'intelligence du coeur. Mais le Christ nous apprend à le faire avec ses armes à lui : la prière ; le jeûne... "Si c'est par le doigt de Dieu que j'expulse les démons, c'est que le Royaume de Dieu est arrivé jusqu'à vous", dit-il aussi (Lc. 11, 19). Pourquoi nous priver d'utiliser ses armes ?"

 

"Menteur et homicide"

 

Jésuite, illustre théologien professeur de dogmatique au centre Sèvres, à Paris, Gustave Martelet appartient, lui, au monde du christianisme savant. "Pour comprendre la profondeur du Mal, il faut - humblement - se mettre du côté de celui qui a, sur l'humanité, la vraie lucidité, le Christ. C'est lui qui, dans l'Evangile de Jean, parle de ce prince comme étant, dès l'origine, « menteur et homicide".

 

Quant aux diableries du monde moderne : "C'est la séduction de la transgression des deux grands pôles de la vie humaine que sont Eros et thanathos, autrement dit, l'amour et la mort. Quand l'eros était réprimé, les transgressions étaient érotiques et le diable, lubrique. Aujourd'hui, le sexe est libéré et déculpabilisé, reste l'ultime transgression : celle de la mort. D'où ces pulsions morbides qui s'expriment par des actes dont l'assassinat récent d'un prêtre alsacien par un "satanisteé" est l'exemple type". Menteur et homicide, on vous dit.

 

Novembre 2001
Croire.com