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Mort d'un enfant : dire l'insupportable

En partenariat avec croire aujourd'hui et son numéro spécial "Quand la mort survient".  

 

 
La mort de son enfant est sûrement l'une des épreuves les plus difficiles à traverser pour un parent, un couple, une famille. Cet événement, tellement contraire à l'ordre des choses, va bouleverser, parfois pour longtemps, le rapport que chacun entretient avec lui-même, avec ses proches, voire avec le monde dans lequel il vit. Il révèle de façon tellement violente que la vie est fragile, limitée…

 

L'identité parentale est bouleversée

 

Cette mort (quel que soit l'âge de l'enfant disparu, encore in utero ou déjà adulte) remet en cause de façon fondamentale l'identité qu'attribue toute nouvelle naissance à chaque parent. Peut-on se déclarer, aux yeux des autres, père ou mère d'un enfant décédé ? «Je n'ose plus dire que je suis mère, maintenant qu'il n'est plus là… ». Cet événement révèle, de façon individuelle, ce que cet enfant-là représentait pour chaque parent, la nature particulière du lien qui l'unit à son enfant. «Quand je pense que je l'ai embêté tous les soirs pendant cinq ans pour qu'il fasse ses devoirs! À quoi tout cela a-t-il servi? ». Mais aussi la fonction que représentait le choix - ou le non-choix - d'avoir eu cet enfant, de son prénom, de sa place dans la généalogie de chaque parent. Il fait apparaître de façon accrue les projets, les espoirs, les représentations dont son enfant était l'objet, auxquels le parent devra renoncer.

Cette mort révèle aussi l'ambivalence propre à toute relation humaine, et certains découvrent avec horreur que l'on peut être en colère après son enfant mort: « Je lui en veux tellement de me faire tant souffrir! » ; ou au contraire l'idéalisation irraisonnée du disparu : «C'était vraiment lui que je préférais !».

La mort de son enfant, et certaines circonstances plus que d'autres (le suicide, par exemple), provoque aussi une grande culpabilité de n'avoir pas su être le «bon» parent qui aurait pu éviter cette mort. L'altération de l'estime de soi, la honte sont des sentiments très présents. La colère, l'agressivité, tellement fortes, ont besoin d'un destinataire pour être déchargées. Elles peuvent aussi se retourner contre soi (les maladies, les accidents, voire les suicides, ne sont pas rares après la mort d'un enfant). Le sentiment d'injustice, d'impuissance, la recherche irraisonnée d'un sens : «C'est ma punition… » sont forts et déstabilisants.

 

Le couple parental en péril

 

La grande souffrance isole, sépare. Quand, dans le couple des parents, des mots ne peuvent plus être prononcés, par pudeur, par respect de la souffrance de l'autre, par peur de réveiller la peine, parce qu'il n'est pas encore possible de trouver les mots justes... Quand il n'est plus possible de se parler de ce que chacun vit, ressent, pense, la distance s'installe, du ressentiment peut survenir. Les groupes d'entraide pour parents endeuillés, quand ils existent, sont quelquefois le seul endroit où un couple peut s'entendre et découvrir le cheminement de chacun. La manière singulière, différente, qu'a chacun de vivre cette épreuve peut laisser penser que l'autre ne ressent rien, qu'il ou elle est trop différent, insensible, ou au contraire trop affecté, inatteignable dans sa souffrance. Un parent peut se consoler plus vite que l'autre, laissant celui-ci dans la solitude. La violence des émotions, la difficulté à communiquer, la nécessité de trouver un responsable peuvent mettre en péril le couple parental. Environ 30 % des parents se séparent après la mort d'un enfant. De plus, père et mère peuvent cheminer différemment. Mais souvent, les parents prennent soin l'un de l'autre «en alternance», chacun protégeant l'autre quand il se sent plus fort, se sentant protégé quand il paraît plus faible.

 

Les fêtes de famille deviennent des moments redoutés

 

Le fonctionnement familial est souvent gravement perturbé. Quand on est un parent en souffrance, on a beaucoup de mal à s'occuper comme avant des autres enfants, eux aussi endeuillés. Le désir légitime de protection réciproque, la gêne peuvent empêcher d'évoquer ensemble, même avec des larmes, l'enfant disparu, les émotions et les sentiments. Et la famille, les proches, si présents au début, sont souvent assez vite tentés de reprendre leurs distances d'avec cette souffrance, provoquant un grand sentiment d'isolement.

L'incompréhension, l'indifférence, la fuite des proches, les conseils maladroits, les réassurances bienveillantes mais inadaptées font mal aussi. Les fêtes de famille, les anniversaires, les dates importantes (Noël, la fête des mères, les vacances…) deviendront souvent des moments redoutés, l'absence de l'enfant étant là encore particulièrement sensible. Par ailleurs, la double souffrance des grands-parents est souvent méconnue (souffrance d'avoir perdu un petit-enfant, souffrance de voir leur enfant - le parent - si souffrant).

La mort d'un enfant peut remettre en cause les certitudes et les valeurs sur lesquelles on a bâti sa vie. La foi peut être mise à mal : «Si Dieu existait, Il n'aurait pas permis que cela arrive». Elle peut aussi devenir un rideau qui sert à masquer, à éviter la confrontation à sa souffrance. Mais elle peut aussi être un appui salvateur, dans ces temps de fortes turbulences.

 

La vie peut se poursuivre autrement

 

L'enfant mort reste présent. Il est inscrit à jamais dans l'histoire de ses parents, de sa famille. Il n'est bien sûr pas question de l'oublier. Mais plutôt, pour chacun, de le faire vivre intérieurement, après avoir reconnu la réalité de son absence et des émotions ressenties. Voici quelques conseils pour affronter ce passage :

- Accepter de pleurer, même longtemps après le décès, seul ou à plusieurs éprouver cette alternance incontrôlable de tristesse et de mieux-être.

- Vivre cette ambivalence : du passé, mais oser se projeter sans culpabilité vers la vie qui continue.

- Évoquer avec ceux qui l'ont connu - ou pas - son souvenir, ses qualités, les moments heureux ou difficiles vécus avec cet enfant.

- Admettre que le parcours du deuil soit une épreuve individuelle, inconnue, sans modèle, que personne d'autre ne peut prendre sur ses épaules.

- Tenter peut-être de donner un sens à ce qui n'en a pas en s'engageant par exemple dans une activité bénévole, associative.

- Reconnaître que cette expérience nous rend différents de ce que nous étions avant, et différents de ceux qui ne l'ont pas vécue.

- Admettre que, désormais, la vie ne sera plus comme avant, mais qu'elle peut se poursuivre autrement.

Tout cela participe de ce long travail de deuil, de cicatrisation.