Mystique

Extases, visions... : pourquoi cela nous inquiète?

Extases, visions, stigmates… L’expérience très singulière des mystiques étonne ou même dérange. Pourquoi Dieu se révèle-t-il ainsi à quelques-uns ? La réponse de Dominique-Marie Dauzet, frère de l’ordre des Prémontrés.

LEs cahiers croire :Dieu se fait-il connaître à certains, de façon plus directe, étonnante, parfois même inquiétante ?

Dominique-Marie Dauzet :Directe, c’est le mot, oui ! Nous avons pour connaître Dieu des médiations habituelles, la Parole révélée contenue dans les Écritures, les sacrements de la vie chrétienne, l’expérience fraternelle d’amour du prochain : mais voilà que Dieu s’adresse, de façon directe, c’est-à-dire im-médiate (sans médiation) à certains. Il y a des êtres que Dieu saisit, d’un coup d’amour, sans prévenir. Cette saisie peut être violente – Thérèse d’Avila parlait de rapto, ou d’arrobamiento, de « rapt », d’ « arrachement » – et elle est presque toujours imprévisible. L’âme est enlevée, pour un moment, à l’ordinaire de la vie, et comme suspendue entre ciel et terre par un amour très fort, éblouissant. On parle d’extase, au sens fort, étymologique : ek-stasis, une sortie de soi. Les mystiques qui ont connu
et raconté ces expériences insistent tous sur l’immense bonheur qu’elles donnent,
et en même temps sur l’effroi causé au bénéficiaire.

 

De l’effroi, mais pourquoi ? Faut-il avoir peur de la vie mystique ?

D.-M. D. : Je ne sais pas s’il faut avoir peur, mais celui qui expérimente la rencontre directe avec Dieu est transformé, brûlé, terrassé, rien ne sera plus comme avant. Je pense aux mots de Louis Massignon, qui disait de son expérience de la nuit du 2 mai 1908 : « J’avais subi un coup : intérieur, inouï, suppliciant, surnaturel, indicible. Comme une brûlure, au centre ». Ce qui est dur aussi, c’est que l’expérience magnifique le fait entrer dans un non-savoir,un non-vouloir, il est comblé et en même temps ses propres forces l’ont abandonné. Thérèse d’Avila disait qu’elle sentait venir l’extase, mais ensuite elle ne contrôlait plus rien, elle était livrée à l’amour divin.

 

D.-M. D. :C’est donc une expérience heureuse ?

Le problème, pour le mystique, c’est qu’après le bonheur trop fort vient le désert, lanoche oscura, la nuit obscure où Dieu peut le laisser longtemps. Jeanne Schmitz, une dame toute simple, née à Mons en 1891, qui a eu des expériences mystiques absolument extraordinaires – Dieu la « prenait » dans l’escalier, dans le tramway ! – disait qu’on se demande toujours, après de semblables moments, comment on pourra retourner à la vie ordinaire et supporter le quotidien. Elle écrit : « Ce qui est étrange, une fois la grâce passée, c’est qu’on entend soit le bruit de la rue, soit les gens tousser dans l’église. On souffre de se retrouver de nouveau en face de la vie, et j’ai alors un tel désir de solitude complète, qui me permettrait de rester absorbée en Dieu ! Mais mon confesseur ne le veut pas, car il dit que ce serait trop facile. On doit rester où l’on est ; on doit se perfectionner, lutter contre ses mauvais penchants qui restent toujours au fond de nous-mêmes »…

 

D.-M. D. :Que dit ce Dieu qui se révèle alors ?

Souvent, il ne dit rien. L’amour n’est pas bavard, il est l’amour. J’ai été très frappé par l’expérience de Camille Contzen, cette autre femme belge, docteur en chimie, très rationaliste au départ, élevée dans une famille agnostique, qui se prépare au baptême et à la première communion pour pouvoir épouser un catholique, en 1925. Elle écrit : « Dès que l’hostie eût touché mes lèvres, j’eus la révélation subite de l’Amour total. Je fus d’abord comme hébétée, puis, comme lorsqu’un voile se lève, je vis, dans une clarté fulgurante, avec une certitude qui dépassait la foi, que tout était vrai, merveilleusement. Avec le pain eucharistique, c’était Jésus qui était entré en moi ». Elle a connu plusieurs fois des expériences semblables. Elle raconte qu’un jour, au théâtre de la Monnaie, à Bruxelles, alors qu’elle ne s’y attendait pas, écoutant un opéra de Strauss, elle fut saisie : « Au moment où le nom de Jésus apparut à mes yeux, il fondit sur moi avec une telle force que je chancelai. Dès cet instant, je ne sais plus rien de ce qui se passa autour de moi… ». Le mystique d’ailleurs, n’a pas vraiment le langage nécessaire pour traduire ce qui lui est arrivé, il cherche ses mots, il balbutie, il n’a pas de « message » à livrer, comme peuvent le faire les bénéficiaires d’une apparition mariale.

 

D.-M. D. :Mais alors, qui est ce Dieu des mystiques ?

Sûrement pas un Dieu différent du nôtre, c’est toujours le même, seulement Il choisit, de façon gratuite, pour des raisons qui nous échappent, de se communiquer à certains sous ce mode direct, éblouissant. Je suppose qu’il ne faut ni envier, ni jalouser ceux qui reçoivent ce cadeau. Il n’y a pas à le souhaiter ni à le craindre, c’est une grâce particulière, très personnelle, mais qui nous enrichit tous.

Propos recueillis par Sophie de Villeneuve, avril 2011. Article publié dans les Cahiers Croire n°274 - Connaître Dieu
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