théologie

La christologie au début du XXIe siècle

Introduction à la christologie. Robert A. Krieg, puise dans sa longue carrière d'enseignant et de chercheur pour expliquer l'enjeu de la question christologique pour le monde contemporain.

 

La scène biblique est bien connue. Jésus se tourne vers ses disciples et demande : ""Qui suis-je, au dire des gens ?" Ils lui dirent : "Jean le Baptiste ; pour d'autre, Élie ; pour d'autres, un des prophètes". "Mais pour vous, leur demandait-il, qui suis-je ?" Pierre lui répond : "Tu es le Christ"" (Mc 8, 29).

 

Bien que cette rencontre saisissante ait eu lieu, il y a plus de deux mille ans, la question demeure toujours d'actualité. À chaque chrétien, quelle que soit son époque, le Seigneur Jésus demande : "Mais pour vous, qui suis-je ?" Et comme Pierre, nous répondons.

 

Une personne malade en phase terminale va considérer d'une nouvelle manière ce qu'elle croit réellement à propos de la souffrance, de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ. En se préparant au mariage, un homme et une femme vont échanger sur la façon dont ils conçoivent leur vie conjugale, en relation avec le Seigneur ressuscité. En donnant un coup de main dans un refuge pour sans abris, quelqu'un va pressentir que c'est au milieu de ces femmes, de ces enfants et de ces hommes qu'il côtoie dans la salle de restauration qu'il rencontre le Christ. La question de Jésus - "Pour vous, qui suis-je ?" - possède de nombreuses bonnes réponses, y compris la suivante : "Tu es le Messie crucifié, le Christ de Cana et le Fils de l'Homme au milieu des pauvres."

 

À chaque fois que nous essayons de dire qui est Jésus pour nous, nous faisons de la christologie. La christologie est la tentative que l'on fait pour comprendre l'identité de Jésus comme le Christ, comme l'oint de Dieu, comme Fils de Dieu et deuxième personne de la Trinité. Nous n'abordons jamais cette question en tant que spectateurs. Comme saint Pierre ou Marthe (Jn 11, 27), nous sommes déjà profondément engagés avec le Seigneur Jésus. Pour nous, réfléchir à l'identité de Jésus, c'est évoquer simultanément les relations du Christ avec nous, avec ses disciples, et même avec ceux qui n'ont jamais entendu parler de lui. Ce qui constitue notre foi en Jésus-Christ est essentiel à nos vies personnelles et à celle de l'Église. Par conséquent, la qualité de notre vie de tous les jours, de notre attention les uns pour les autres et de notre participation à la messe est à la mesure de la profondeur de notre réponse à la question de l'identité de Jésus-Christ.

 

Le mot christologie, bien sûr, est un terme technique. Il désigne un domaine de spécialisations académiques qui apparaît souvent désespérément abscons, même superflu, à de nombreux chrétiens. Toutefois, c'est aussi un sujet de créativité et de conflit dans l'Église d'aujourd'hui.

 

Comme de nombreux lecteurs de Commonweal le savent, la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF) a examiné l'orthodoxie de quelques théologiens catholiques : parmi les plus éminents, les jésuites Roger Haight et Jacques Dupuis. Les travaux spécifiques remis en question sont Jesus Symbol of God (Orbis, 1999) de Haight et Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux (Éditions du Cerf, 1997) de Dupuis. Le cardinal Joseph Ratzinger et la CDF ont exprimé leur scepticisme à propos des efforts effectués par Haight et Dupuis pour réconcilier la doctrine christologique traditionnelle avec des questions pressantes, liées à la culture contemporaine et aux religions non-chrétiennes. Je reviendrai sur Haight et Dupuis, mais, d'abord, je veux esquisser le contexte théologique élargi de la discussion.

 

Christologie d'en haut et Christologie d'en bas

 

Les récentes décennies ont vu émerger deux manières distinctes de réfléchir au mystère de Jésus-Christ. Ce qui est connu comme la "christologie d'en haut" commence avec la Seconde Personne de la Trinité, avec le divin Verbe préexistant, dans sa relation au Père et à l'Esprit Saint. Cette méthodologie procède alors de façon "descendante" jusqu'à l'Incarnation, jusqu'à l'événement où le Verbe, le Logos, est devenu homme en Jésus-Christ. En définitive, cette approche de la christologie attire notre attention sur la manière dont le Verbe fait chair a souffert et est mort pour nos péchés, puis est ressuscité des morts et est retourné "à la droite" du Père. Cette manière de penser Jésus-Christ, la plus traditionnelle, est souvent appelée christologie "d'en haut", à cause de l'accent mis sur la divinité de Jésus-Christ. Des exemples importants de cette approche peuvent être trouvés dans
Introduction to Christianity (1968) de Joseph Ratzinger, Le Christ (Le caillou blanc, 1981) de Jean Galot, sj, dans le Catéchisme de l'Église catholique (1994) et dans la déclaration de la CDF, Dominus Iesus (5 septembre 2000). Une christologie d'en haut imprègne aussi les écrits de Romano Guardini et de Hans Urs von Balthasar.

 

L'autre manière de réfléchir sur le mystère de Jésus-Christ est appelée "christologie d'en bas". Les théologiens qui adoptent cette approche partent de la figure humaine de Jésus. Le plus souvent, l'analyse débute soit par la considération générale de ce que signifie être une personne humaine, soit par la reconstitution du personnage historique de Jésus, Juif de Galilée durant les règnes de Hérode le Grand (mort en l'an - 4 av. JC) et de son fils, Hérode Antipas (mort en 39). Ce genre de pensée théologique procède ensuite de façon "ascendante", avec une réflexion sur l'union singulière de Jésus à Dieu durant sa vie terrestre, union qui transparaît de façon évidente, dans sa prière à Dieu qu'il appelle Abba, à travers ses enseignements, comme dans son extraordinaire autorité personnelle, et sa compassion pour les autres, y compris dans ses miracles. Finalement, la christologie "d'en bas" cherche à pénétrer le mystère de la souffrance de Jésus, sa mort et sa résurrection, en se demandant pourquoi le Christ est plus qu'un martyr parmi d'autres et en s'interrogeant aussi sur la particularité de ses apparitions après sa résurrection. La christologie "d'en bas" est caractérisée par l'accent qu'elle met sur l'humanité de Jésus-Christ. Elle s'appuie généralement, jusqu'à un certain point, sur les résultats d'analyses historico-critiques de la Bible. Jesus : The Compassion of God (1983) de Monika Hellwig, Jesus in Focus (1983) de Gerard Sloyan, ainsi que Jesus : A Gospel Portrait (1992) de Donald Senior, cp, et Christology (1995) de Gerard O'Collins, sj, sont des exemples largement reconnus de cette approche. Leonardo Boff, Gustavo Gutierrez, Hans Küng, Karl Rahner, sj, Edward Schillebeeckx, op, Elisabeth Schüssler Fiorenza et Jon Sobrino, sj, sont identifiés avec la christologie "d'en bas".

 

Ces deux manières de penser Jésus-Christ s'appuient sur l'Écriture et la doctrine. La christologie "d'en haut" s'inspire du prologue de l'Évangile de Jean : "Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous, (…) plein de grâce et de vérité" (Jn 1, 14). À l'inverse, la christologie "d'en bas" prend au sérieux le témoignage que "Jésus a présenté, avec une violente clameur et des larmes, des implorations et des supplications à celui qui pouvait le sauver de la mort, et a été exaucé en raison de sa piété" (He 5, 7). De plus, les deux méthodes sont ancrées dans la doctrine promulguée par le Concile de Chalcédoine (451), qui affirme que Jésus-Christ est "vrai Dieu" et "vrai homme" en "une personne". En d'autres mots, la christologie nous enseigne que Jésus-Christ réunit toutes les qualités de Dieu (comme l'omniscience) et tous les traits de l'être humain (comme une conscience finie et explicite). Certainement, la doctrine chalcédonienne exprime le paradoxe qui est au coeur de la foi chrétienne en Jésus-Christ - la présence de deux natures en une personne - qui a suscité les deux christologies, "d'en haut" et "d'en bas".

 

Il y a des forces et des faiblesses dans chacune des approches. L'un des mérites de la christologie "d'en haut" est qu'elle perçoit Jésus-Christ au sein du mystère du Dieu trinitaire, mettant par là en lumière sa divinité et le caractère unique de l'Incarnation : le Logos divin est devenu pleinement homme en un seul individu, Jésus-Christ. Cependant, à cause de sa perspective et de ses catégories "descendantes", la christologie "d'en haut" risque de ne pas en dire assez à propos de la pleine humanité du Christ. Une christologie "d'en haut" peut implicitement communiquer un docétisme, la position selon laquelle le Fils de Dieu n'a que l'apparence d'un être humain durant sa vie terrestre. De plus, elle tend à lire le Nouveau Testament exclusivement à travers les lunettes du prologue de Jean ou des épîtres de la captivité de Paul, comme celle aux Colossiens, passant par là sous silence la diversité - certains diraient les contradictions - du témoignage de l'Église primitive concernant le Christ, et donc, jusqu'à un certain point, la complexité de l'identité du Christ.

 

L'un des mérites de la christologie "d'en bas" est qu'elle souligne la solidarité du Christ avec nous. "Il a travaillé avec des mains d'hommes, il a pensé avec une intelligence d'homme, il a agi avec une volonté d'homme" (Gaudium et spes, 22). La christologie "d'en bas" nous montre que Jésus a été "éprouvé en tout, d'une manière semblable, à l'exception du péché" (He 4, 15). Un autre mérite de cette approche est qu'elle s'adresse aujourd'hui à de nombreuses personnes. Puisque la tendance actuelle est de penser en termes historiques, nous voulons savoir quand Jésus a vécu, comment il était intégré au monde juif de son époque, et pourquoi il représentait une telle menace pour les Romains. Une christologie "d'en bas" qui se respecte se concentre sur la figure humaine de Jésus de Nazareth sans négliger Jésus comme Christ, comme Fils de Dieu. Le risque encouru, c'est de dire trop peu de choses sur la divinité du Christ et sa singularité unique au sein de l'histoire. En d'autres termes, la christologie "d'en bas" peut évoluer vers l'Ébionisme, hérésie qui conçoit simplement Jésus comme un homme qui fut rempli de l'Esprit Saint lors de son baptême.

 

Les récentes enquêtes du Vatican

 

C'est ce danger, perdre de vue la divinité de Jésus-Christ, que le cardinal Ratzinger voulait combattre en publiant Dominus Iesus, le 5 septembre 2000. Jésus-Christ "est en danger aujourd'hui, à cause des théories relativistes, a déclaré la CFD. C'est pourquoi il est nécessaire, par-dessus tout, de réaffirmer le caractère définitif et complet de la révélation de Jésus-Christ." Six mois plus tard (26 février 2001), apparemment comme une suite à Dominus Iesus, le cardinal Ratzinger a annoncé que la CFD avait conclu ses deux années d'enquête sur le livre de Jacques Dupuis. Désormais, tous les exemplaires de Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux doivent inclure une "notification" de la CFD qui rappelle huit principes pertinents de théologie, dont les quatre suivants concernent spécifiquement Jésus-Christ :

 

1) "Il faut croire fermement que Jésus-Christ, Fils de Dieu fait homme, crucifié et ressuscité, est le médiateur unique et universel du salut de toute l'humanité."

 

2) "Il est donc contraire à la foi catholique non seulement d'affirmer une séparation entre le Verbe et Jésus ou une séparation entre l'action salvifique du Verbe et celle de Jésus, mais aussi de soutenir la thèse d'une action salvifique du Verbe comme tel, dans sa divinité, indépendamment de l'humanité du Verbe incarné."

 

3) "Il est donc contraire à la foi de l'Église de soutenir que la révélation par/en Jésus-Christ soit limitée, incomplète ou imparfaite."

 

4) "Il est conforme à la doctrine catholique d'affirmer que les semences de vérité et de bonté qui se trouvent dans les autres religions participent d'une certaine manière aux vérités contenues par/en Jésus-Christ. Par contre, considérer que ces éléments de vérité et de bonté, ou certains d'entre eux, ne dérivent pas ultimement de la médiation-source de Jésus-Christ, est une opinion erronée."

 

Selon la CFD, cette notification est nécessaire pour "éviter que la lecture de l'ouvrage n'induise de graves équivoques et malentendus". Dupuis a répondu qu'il soutenait les huit principes théologiques de la CFD dans son livre, et les commentateurs du livre sont d'accord avec lui. Cependant, la CFD a voulu ne laisser aucun doute à propos de ces enseignements. Il apparaît clairement que le cardinal Ratzinger et la CFD étaient soucieux de l'intelligibilité de Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux en raison de leur malaise général avec la christologie d'en bas.

 

Dupuis soutient la doctrine de Chalcédoine à propos de Jésus-Christ, comme vrai Dieu et vrai homme, en le présentant comme "l'universel concret". Dupuis signifie par cela que Jésus-Christ est à la fois le Logos et une figure historique totalement unique. Tout en présentant Jésus-Christ comme Verbe universel de Dieu éternel devenu homme en Jésus-Christ, Dupuis met aussi en avant l'individu historique qui a donné ses enseignements et s'est exprimé lui-même d'une manière déterminée par sa culture galiléenne et sa foi juive. Étant données les particularités historiques de Jésus-Christ, Dupuis a proposé que le Logos, bien que complètement révélé en Jésus-Christ, soit simultanément libre d'agir dans d'autres manifestations, cependant moins complètes, à travers l'histoire. À cause de l'universalité du Logos, les traditions religieuses non-chrétiennes peuvent en fait prendre part à la médiation de Jésus-Christ. Cette proposition, apparemment controversée, a été promue dans l'encyclique du pape Jean-Paul II Redemptoris missio (7 décembre 1990). En somme, en combinant la christologie d'en haut et celle d'en bas, Dupuis a affirmé la divinité de Jésus-Christ, et, en même temps, son humanité.

 

Les préoccupations de la CFD concernant la christologie "d'en bas" ne sont pas nouvelles. Elles ont commencé, il y a vingt ans, avec les enquêtes sur Être chrétien (Le Seuil, 1978) de Hans Küng et le Jesus (1974) d'Édouard Schillebeeckx. À ce sujet, la CFD a aussi fait une déclaration à propos des dangers des théologies de la libération en Amérique latine, en 1984 et 1986. Plus récemment, le cardinal Ratzinger a exprimé des préoccupations semblables à propos des écrits d'Anthony de Mello, sj, et de Tissa Balasuriya, omi.

 

La CFD n'a pas encore conclu son enquête sur Jesus Symbol of God de Roger Haight. Cependant, elle a suspendu son droit d'enseigner à l'école jésuite de théologie de Weston, à Cambridge (Massachusetts). Dans son effort pour rendre la foi en Jésus-Christ plus accessible à la culture post-moderne d'aujourd'hui, Haight s'appuie uniquement sur la christologie "d'en bas". En s'inspirant de l'ouvrage Christ, sacrement de la rencontre de Dieu (Éditions le Cerf) de Schillebeeckx et de son Jesus, Haight parle de Dieu qui est "présent et actif pour le salut de l'homme", en Jésus. Jésus est "la révélation et le salut authentiques de Dieu pour l'existence humaine", "un symbole historique du salut de l'humanité par Dieu". En d'autres mots, Jésus est le sacrement de Dieu. "Jésus est salut en étant un révélateur de Dieu, un symbole pour une rencontre avec Dieu, et un modèle d'existence humaine."

 

Avec l'attention qu'il porte aux différences entre les gens, à cause de l'histoire, de la culture, du genre, de la race, ou de la classe, la perspective de Haight rend le mystère du Christ plus accessible aux lecteurs qui ont une "conscience marquée par le pluralisme". Les critiques ont reconnu la valeur de cette approche, certains considérant Jesus Symbol of God comme un repère dans la christologie contemporaine. Toutefois, de manière plus controversée, Haight n'affirme pas explicitement que Jésus-Christ est le Fils unique bien-aimé de Dieu et l'unique sauveur de la création. Il semble que de telles affirmations traditionnelles seraient inconsistantes avec la christologie "d'en bas" systématiquement employée par Haight. Pour cette raison, John Cavadini a souligné que "lorsqu'on en vient à appeler Jésus un 'symbole' de Dieu, de nombreux chrétiens risquent de s'inquiéter : Est-ce tout ? Purement et simplement un symbole ?" (Commonweal, 8 octobre 1999). De la même manière, Demot Lane a noté : "Certains seront troublés par le fait que le salut de Dieu dont Jésus est le médiateur apparaisse au même niveau que le salut de Dieu offert dans le cadre des autres religions" (Theological Studies 50, 1990).

 

Ce sont des préoccupations légitimes. Cependant, il est intéressant de noter que la CFD n'a jamais entrepris d'enquêtes formelles sur un livre qui s'appuie uniquement sur la christologie "d'en haut". On n'a jamais lancé une investigation concernant des théologiens peu attentifs à l'humanité de Jésus-Christ. En 1951, à l'occasion du mille cinq centième anniversaire du Concile de Chalcédoine, Karl Rahner (mort en 1984) a déjà attiré l'attention sur cette question. Selon lui, le catholicisme s'approche toujours d'un "monophysisme latent", qui met l'accent de façon unilatérale sur la divinité du Christ. Dans son analyse, Rahner pense que l'Église garde des difficultés à accepter la pleine humanité de Jésus. S'il a raison, alors Rome est plus porté à enquêter sur l'orthodoxie des théologiens qui travaillent sur la christologie "d'en bas" qu'à s'inquiéter du docétisme possible de théologiens travaillant sur une christologie "d'en haut".

 

Un quelconque terrain intermédiaire est-il possible dans cette dispute souvent névralgique ? Quelques théologiens soutiennent que ni la christologie "d'en haut" ni celle "d'en bas" ne sont suffisantes en elles-mêmes. Chacune doit être complétée par l'autre pour permettre une meilleure perception du mystère de Jésus-Christ. Rahner lui-même combine les deux approches dans Foundations of Religious Pluralism (1974). Brian Mc Dermott, sj, a fait de même dans Word Become Flesh (1993). Comme nous l'avons déjà remarqué, Dupuis a utilisé les deux approches dans Vers une théologie chrétienne du pluralisme religieux. Et de plus, Walter Kasper, qui a été nommé cardinal en février 2001, et peu après, Président du Conseil pontifical pour la promotion de l'unité des chrétiens, a aussi combiné les deux méthodes dans son Jésus le Christ (Éditions le Cerf, octobre 1991).

 

Deux axes de théologie : le retour aux sources et le dialogue

 

Que les théologiens approchent le mystère de Jésus-Christ par en haut ou par en bas, ils travaillent selon deux axes distincts bien qu'inséparables. D'un côté, ils s'appuient sur l'Écriture et la tradition, et, de l'autre, ils prennent en compte les questions et les points de vue de l'Église et de lasociété d'aujourd'hui. En d'autres mots, les théologiens s'engagent, jusqu'à un certain point, à la fois à revenir aux sources et à dialoguer, ceci dans une corrélation critique du témoignage passé de l'Église et de sa réalité présente. Par exemple, Dupuis et Haight, tous les deux, ont déclaré qu'ils ont été attentifs à mettre la révélation de Dieu, telle qu'elle est attestée dans les Écritures et la tradition, en rapport avec l'Église d'aujourd'hui et la vie contemporaine. À ce sujet, Walter Kasper a reconnu l'importance de ces deux axes de théologie au début de son ouvrage Jésus le Christ. Citant Le Dieu crucifié (Éditions le Cerf, juin 1999) de Jürgen Moltmann, Kasper a observé que la christologie doit se déployer en continuité ou "similitude" avec la Bible et la tradition, et doit rester simultanément "pertinente" par rapport à la vie et à la pensée contemporaines.

 

Cependant, les théologiens diffèrent entre eux sur la manière dont, dans les faits, ils s'engagent dans ce retour aux sources et ce dialogue. Certains préfèrent puiser dans l'Écriture et la tradition plutôt que d'adopter explicitement les idées contemporaines, tandis que d'autres, mettent l'accent sur le dialogue, sans oublier le retour aux sources. C'est une différence significative entre les manières de faire de la théologie de Ratzinger et de Kasper. Cette différence façonne leurs visions respectives de la christologie.

 

Dans Dominus Iesus, Ratzinger met l'accent sur le retour à l'Écriture, à la tradition, mais ignore quasiment le dialogue. Les versets et les phrases bibliques sont cités de manière synthétique, présentant le Nouveau Testament comme un choeur harmonieux de voix chantant la louange de l'oeuvre singulière de Dieu en Jésus-Christ, mais aucune attention n'est accordée aux différences théologiques, voire mêmes aux contradictions, possibles entre les textes. Ratzinger puise aussi abondamment dans les textes patristiques, les documents de Vatican II, et les encycliques de Jean-Paul II. Ainsi, la déclaration atténue la diversité des enseignements chrétiens. De plus, bien que le document reconnaisse les questions auxquelles l'Église d'aujourd'hui doit faire face, sa présentation des idées contemporaines est faite à grands traits : il les résume en des déclarations à débattre et les réduit à des "théories relativistes".

 

En réponse à Dominus Iesus, Kasper a publié un essai qui porte un regard plus positif sur le dialogue interreligieux. Dans son article "Jesus Christ : God's Final Word" ("Jésus-Christ : l'ultime Parole de Dieu", revue Communio n. 28, printemps 2000), Kasper soutient la foi en Jésus-Christ comme unique rédempteur de tous les peuples et reconnaît simultanément que les conversations théologiques entre catholiques et représentants des autres religions peuvent "nous ouvrir plus profondément certains aspects du mystère du Christ". Bien que Kasper fasse de nombreuses références à l'Écriture et aux enseignements de l'Église à propos de Jésus-Christ comme unique médiateur entre Dieu et l'homme, il fait une analyse à la fois accueillante et critique de la pensée postmoderne. En cela, il démontre qu'il a pris au sérieux les préoccupations et les idées des philosophes et des théologiens contemporains, tout en ancrant sa pensée dans les enseignements de l'Église. Pour cette raison, ses mots sonnent justes quand il déclare que "le dialogue interreligieux n'est pas une rue à sens unique ; mais une véritable rencontre, qui peut être un enrichissement pour nous, chrétiens". Il insiste sur le fait que la théologie catholique doit être marquée par le "dialogue et la diakonia [service]".

 

Quel poids devrait être donné à l'exploitation des richesses de la Bible et de la tradition chrétienne, et quel poids à l'écoute du témoignage de l'Église vivante ? À quel moment le retour aux sources devient pure et simple répétition des versets bibliques et des formules doctrinales, au dépens du sens ? Et à quel moment le dialogue s'effondre en monologue qui privilégie, de manière irréfléchie, les idées à la mode du jour ? De toute évidence, ce sont des questions cruciales.

 

Le troisième concile du Vatican

 

Le cardinal Ratzinger a fait un discours dans lequel il a vivement critiqué la christologie "d'en bas", durant le synode des évêques, à Rome, le 6 octobre 2001. Il a déclaré : "Le problème central de notre temps est que l'on vide de son sens la figure historique de Jésus. On commence par nier la naissance virginale, puis la résurrection devient un événement spirituel, puis on nie la conscience qu'a le Christ d'être le Fils de Dieu, on lui laisse seulement les mots d'un rabbi. Finalement, l'Eucharistie tombe et devient un simple dîner d'adieu."

 

Ce sont des mots forts. Ils indiquent que Ratzinger est troublé non seulement par des textes christologiques spécifiques, mais aussi de façon générale par la christologie "d'en bas", spécialement quand elle dépend de manière importante de l'exégèse historico-critique. Malheureusement, sa description n'a qu'une faible ressemblance avec le travail pointu et subtil d'intellectuels catholiques réputés. Dans tous les cas, Ratzinger considère sûrement cette approche de Jésus-Christ comme une menace pour la foi chrétienne.

 

Une compréhension pleine et fondamentale de Jésus-Christ est essentielle pour la foi chrétienne et pour la vie de l'Église. En répondant à la question de Jésus : "Pour vous, qui suis-je ?", les catholiques doivent respecter le mystère du Seigneur Jésus en l'identifiant de diverses manières, par exemple, comme le Messie crucifié, le Christ de Cana, et le Fils de l'homme parmi les pauvres. Tout comme le catholicisme accepte divers modèles d'Église parce que l'Église elle-même est une réalité complexe et vraiment mystérieuse, le catholicisme embrasse aussi une série d'images et de facettes du visage de Jésus-Christ qui est un mystère absolu. De plus en plus de catholiques sont intéressés par une réflexion abordant la personne de Jésus-Christ en relation avec d'autres figures religieuses telle que le Bouddha, Confucius, Krishna, Mohammed, et Moïse. C'est tout particulièrement vrai des catholiques vivant en dehors de l'Amérique du Nord et de l'Europe. Pour cette raison, Elisabeth Johnson, csj, a observé que : "la prochaine vague [de christologie] qui se lèvera et comptera dans la conscience de l'Église sera celle des christologies non-occidentales, dans la mesure où les jeunes Églises d'Afrique, d'Asie et de l'Inde grandissent et formulent leur propre réponse à la question christologique, en employant des mots et des concepts tirés de leurs propres cultures" (Consider Jesus, Crossroad, 1990). Mais quelles sont les limites de cet éventail de christologies ?

 

Dans son discours au synode des évêques, Ratzinger déclare que les questions auxquelles l'Église est confrontée habituellement se résoudraient d'elles-mêmes si l'Église parvenait à une plus grande conscience du Christ vivant. Que l'on soit d'accord ou non avec la manière dont Ratzinger évalue la christologie, on peut voir qu'il a identifié une question centrale : l'unité et la diversité des regards que l'Église porte sur Jésus-Christ. Cette question est si fondamentale pour l'Église et si globale qu'elle ne peut pas être correctement traitée uniquement par des Églises locales et leurs théologiens. Le temps approche peut-être où l'Église doit convoquer son troisième Concile du Vatican. Tandis que le premier Concile du Vatican (1869-1870) a clarifié le caractère de l'autorité papale, et que le second (1962-1965) a éclairé la nature et la mission de l'Église, le troisième Concile du Vatican pourrait choisir de diffuser une lumière nouvelle sur le véritable centre de la foi de l'Église. C'est-à-dire que Vatican III pourrait répondre d'une nouvelle manière à la question que Jésus pose à Pierre : "Mais pour vous, qui suis-je ?".

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 Robert A. Krieg enseigne à la Faculté de théologie de l'Université de Notre Dame aux États-Unis depuis 24 ans. Il fait parti du Comité de rédaction de la revue Theological Studies. Le texte original anglais avait comme titre : "Who do you say that I am ? Christology : What it is and why it matters".

 

L'article est paru dans Commonweal (22 mars 2002, Volume 6, p. 12-16). Traduction francaise de Questions Actuelles (Copyright 2002 Commonweal Foundation, reproduit avec autorisation dans Questions Actuelles, n° 29 (janvier-février 2003).

 

Pour des renseignements sur un les théologiens mentionnés das cet article, voir Dictionnaire des théologiens et de la théologie chrétienne, sous la direction de Gérard Reynal, Bayard, 1998.

 

Robert A. Krieg, spécialiste en christologie contemporaine et professeur de théologie à l'Université de Notre Dame aux États-Unis ; septembre 2006
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