cas de conscience
"Argent des parents : que doit-on attendre ?"
"L'argent de nos parents est-il un dû ?" En collaboration avec Croire aujourd'hui, le Père Etienne Perrot, économiste de la Société de Jésus, répond à la question d'un internaute.
Alice restait perplexe : crispée sur le volant de sa voiture, elle revivait en pensée la conversation qu'elle venait d'avoir avec sa mère âgée, soignée dans une maison de retraite médicalisée de la région. L'ombre d'une angoisse obscurcissait sa conscience : dans la conversation, sa mère avait fait allusion aux Petits Frères des Pauvres. Inquiète, Alice avait hasardé une question : "Mais combien veux-tu donner à cette association ?", demanda-t-elle.
- "Oh, une somme assez conséquente, car les Petits Frères des Pauvres ont de gros frais, avait répondu la mère d'Alice. Et puis, j'ai d'autres bonnes oeuvres en vue. Je voudrais aussi aider la petite-fille de mon amie Eulalie : elle a une enfant autiste et son mari est au chômage. Les Petits Frères des Pauvres, le Tiers-Monde, les enfants en difficulté, c'est quand même mieux que les associations pour chats errants !"
En revivant dans sa tête cette conversation, Alice sentait son coeur se contracter. Confusément, elle voyait diminuer l'héritage sur lequel elle comptait. "Mais enfin, se dit-elle, ne suis-je pas, moi, sa fille unique, le premier prochain envers qui elle a un devoir ? Ne suis-je pas la plus proche d'elle ? Je vais la voir chaque semaine, et ses amies n'en font pas autant ! Et même, indépendamment de ça, je suis moi-même dans une situation qui mérite un sérieux coup de pouce : séparée de mon mari depuis bientôt douze ans, j'ai à faire face à l'éducation de mon fils qui est en classe terminale. Bientôt il fera des études supérieures, ce qui me coûtera cher en déplacements, location de chambre et faux frais, sans compter les coûts de la scolarité. Je dois pouvoir compter sur le pactole familial pour assumer ces charges à venir."
Soudain, au moment où la colère allait tout envahir, s'insinua dans la conscience d'Alice le visage du "frère aîné", dans la parabole de l'Évangile dit du fils prodigue. Le frère aîné n'était pas heureux ; il comptait ses "droits" acquis à l'encontre de son père, au point de laisser exploser sa colère lorsqu'il vit l'accueil réservé par celui-ci au frère cadet qui avait dilapidé son bien. "N'était-elle pas, elle aussi, se dit-elle, envieuse de ces Petits Frères des Pauvres, de ces délaissés du Tiers-Monde, de ces errants ramassés par l'Armée du Salut ? Et ne devait-elle pas s'en réjouir, plutôt que de se désoler ?"
Maman n'a-t-elle pas un devoir moral ?
Par cette porte entrouverte, entra un début de raison : "Au fond, papa était riche, et comme ils étaient mariés sous le régime de la communauté des biens, il a laissé un bon magot à maman. Ce patrimoine est loin d'être épuisé. Il en restera toujours suffisamment". Sur le point de "classer l'affaire" pour n'y plus penser, Alice fut envahie d'une douce chaleur par une pensée nouvelle assez confortable : "Maman n'a-t-elle pas le devoir moral de me transmettre le patrimoine qu'elle n'a pas elle-même acquis, mais dont elle a la jouissance légale ?". Revinrent à sa mémoire les paroles cent fois entendues de son grand-oncle Anatole, propriétaire d'une belle exploitation agricole dans le Périgord : ne rien vendre, ne rien dilapider, si possible accroître le domaine, et tout transmettre à ses héritiers, fussent-ils indignes ! Mais il ne s'agissait pas, dans le cas présent, de reprendre une exploitation familiale où les générations futures pourraient vivre mieux que soi.
Ici, la situation était différente, et il était impossible de décider, à la place de la maman d'Alice, du devoir qui s'imposait dans cette situation particulière. Talleyrand ne disait-il pas : ce qui est difficile en matière de devoir, ce n'est pas de l'accomplir, c'est de savoir ce qu'il est dans la situation présente ? Et la seule chose qu'on puisse dire du devoir des parents, ce n'est pas l'obligation de transmettre un héritage matériel, c'est de transmettre à ses enfants de quoi faire face à leurs propres obligations de père ou de mère, de citoyens et d'amis. La fable de La Fontaine est éclairante sur ce point, qui met en scène un laboureur qui se soucie non pas d'abord de transmettre un lopin de terre à ses enfants, mais le goût du travail : "Travaillez, prenez de la peine ( ) car le travail est un trésor".
Quel est le devoir d'Alice elle-même ?
Au fur et à mesure où remontait dans sa mémoire cette vieille fable apprise à l'école, une question envahit Alice : à quel devoir correspondait le droit qu'elle revendiquait sur l'héritage de sa mère ? N'était-ce pas la demande de l'inconnu à Jésus : "Dis à mon frère de partager avec moi notre héritage" (Luc 12,13) ? Mais Jésus retourne la question vers le questionneur : je ne suis pas là pour faire vos partages. Alice comprit alors que la vraie question n'est pas quel devoir s'impose à sa mère, mais bien : quel devoir s'impose à elle-même, Alice. Car si l'étudiant a le droit d'obtenir de bonnes conditions de travail, c'est la contrepartie du devoir qui s'impose à lui d'étudier sans gaspiller les subsides, fruits du travail d'autrui. Si l'employé a le droit d'encaisser une juste rémunération, c'est parce qu'il a le devoir d'assumer ses responsabilités de travailleur, de citoyen, d'ami et de parent.
Et si tout être humain a le droit de recevoir de la société des conditions de vie décentes, c'est l'envers du devoir de vivre conformément à la raison et à l'esprit de solidarité, ce premier bien commun qu'il partage avec ses congénères qui ont ensemble la responsabilité de la vie et de la dignité de tous. Il faut donc que je m'interroge, se dit Alice, non pas d'abord sur les devoirs de maman envers moi, mais avant tout sur les devoirs qui m'incombent en tant que mère de famille, d'orthophoniste, d'amie et de citoyenne. Une fois ces devoirs passés en revue, c'est alors - mais alors seulement - que je m'interrogerai sur ceux à qui ces devoirs incombent. Les frais d'études de mon fils provoquent un devoir qui incombe d'abord à la société représentée par les organismes publics. En cas de défaillance de ces organismes, mon devoir à moi, Alice, sera un devoir de suppléance. Ce devoir de suppléance, les ordres religieux caritatifs, soignants ou enseignants, l'ont assumé durant de longs siècles dans les domaines de leur compétence : soin des malades, secours des blessés, éducation des jeunes filles.
Est-il certain qu'elle aura besoin de cet héritage?
Et si cet héritage lui échoit, même destiné à son fils qui lui est si cher, à qui manquera-til ? Aux vieillards en quête d'un peu de rêve, aux déshérités de la rue à la recherche d'un toit ? Aux travailleurs du Tiers-Monde ? M'enquérir de ses désirs, quitte à lui donner des conseils "Finalement, se dit Alice, l'argent de maman ne m'est dû en aucune façon à partir du moment où maman a assumé envers moi, en conscience, ses devoirs d'éducatrice. Et je n'ai pas à me substituer à elle pour décider ce qui est bien à ses yeux. Vais-je l'aimer davantage à cause du bien que j'en attends, ou dans la gratuité de sa vocation humaine et divine ? Mieux encore, le jour où, perdant la tête, maman ne pourra plus prendre soin de sa fortune, mon devoir à moi, sa fille, sera de gérer - ou, si j'en suis incapable, de faire gérer - son bien dans l'esprit et selon les dispositions qu'elle-même aurait prises. J'ai donc le devoir de m'enquérir de ses désirs. Quitte à lui donner des conseils et à lui rappeler, le cas échéant, mes propres besoins, évalués non pas à l'aune de mes envies - qui sont sans mesure - mais de mes devoirs envers ma famille, la société et mes amis." C'est alors qu'Alice, en communion avec sa mère, ressentit enfin ce que pouvait être la joie parfaite.






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