cas de conscience
Dépenser pour dépenser, est-ce bien moral?
Puis-je m'offrir un objet coûteux alors que tant de personnes souffrent de difficultés financières ? La réponse du Père Etienne Perrot, jésuite, économiste.
Rue du Rhône à Genève, Anne-Sophie attend le tram. Son attention, soudain, est captivée par une tache turquoise dans la vitrine d'une boutique de luxe. Sous un pull-over d'un bleu vert d'eau, trois mots : cachemire un fil. Son rêve ! Le cachemire est chaud, de bonne tenue et de fine épaisseur. De plus, la marque a du chic. Même dans la ville de Calvin, où le sérieux est de mise dans les moindres détails de la vie, porter un pull de qualité n'est pas contraire à la morale. "Gaspiller, c'est pire que voler", disait la grand-mère d'Anne-Sophie. Et le bon moyen de ne pas gaspiller est de choisir la qualité ! L'arrivée grinçante du tram n'aurait pas rompu le charme, si le wagon n'avait été entièrement bariolé, à la manière genevoise, d'une publicité pour Action de Carême, cet organisme oecuménique qui récolte des fonds pour les tiers et quart-mondes. Alors qu'elle monte dans le tram, un chiffre s'impose à son esprit : deux cents. C'est, en francs suisses, le surcoût par rapport à un pull ordinaire. Elle se met à réfléchir.
Dépenser même en gaspillant un peu, ça fait toujours marcher le commerce, disait le grand-père Auguste. C'est pourquoi au Moyen-Âge, ajoutait-il avec malice, les plus grands pécheurs étaient les thésaurisateurs : ils gardaient par-devers eux leurs sacs d'écus qui les entraînaient en enfer ; maints chapiteaux romans ont illustré cela. Anne- Sophie réfléchit. Même si les femmes qui élèvent les moutons et préparent la laine ne reçoivent qu'une miette de ce qu'elle dépense, et même si le commerce équitable n'a pas encore touché ces hauts plateaux aux confins de l'Inde et du Pakistan, il n'empêche que son argent contribue un peu à faire vivre des familles là-bas.
Ma dépense est-elle un moteur de richesse ?
Elle doute : il faudrait qu'elle se renseigne mieux pour savoir qui reçoit quoi de son argent. "De toutes les façons, tranche-t-elle, les vendeuses de cette boutique de luxe ont aussi le droit de vivre." Cette pensée ne la satisfait pas non plus : il est vain de chercher précisément à qui profite l'argent qu'elle met en mouvement, surtout dans le monde d'aujourd'hui où tout se tient, où les dépenses des uns font les revenus d'autres qui à leur tour dépensent l'argent reçu et engendrent des revenus ailleurs. Anne-Sophie devine la faille de cette logique optimiste qui fait de la dépense le moteur de la richesse : c'est la justificationparesseuse des nantis qui s'accrochent à leur train de vie.
Déjà, dans l'Inde récemment libérée, certains maharadjas à la fortune colossale expliquaient que leurs dépenses entretenaient une armée de serviteurs qui, sans la richesse de leurs maîtres, resteraient dans la misère. Tous les défenseurs des avantages acquis se sont rués dans cette faille. "En fait, se dit Anne-Sophie avec raison, n'importe quelle dépense n'engendre pas croissance, richesse, emploi. Les directions, sous-directions, conseillers en tout genre à l'utilité douteuse et à la productivité quasiment nulle, tout cela multiplien les sinécures et augmente le chômage. Le premier problème semble donc être de gagner son argent par un travail sérieux et reconnu ; ne vient qu'ensuite la question de la meilleure dépense." Anne-Sophie s'agace de ce triste résultat : ne pas pouvoir se décharger de son problème d'achat sur l'économie.
Elle sent l'énervement la gagner lorsque le tram arrive Place du Cirque à Genève, devant l'église, ancien temple maçonnique. Foi et laïcité, cette conjonction singulière dans le même bâtiment oriente spontanément la réflexion d'Anne-Sophie du côté de la morale. Les principes ne manquent pas. Ambroise, archevêque de Milan dans le courant du quatrième siècle, avait dit l'essentiel : "Ce n'est pas de ton bien que tu fais largesse au pauvre, tu lui rends ce qui lui appartient. Car ce qui est donné en commun pour l'usage de tous, voilà ce que tu t'arroges. La terre est donnée à tout le monde, et pas simplement aux riches". En fait, remonte à la mémoire d'Anne-Sophie, non pas Ambroise, mais simplement une formule souvent entendue dans les cercles catholiques, formule qu'elle n'a jamais très bien comprise : la destination universelle des biens.
Privilégier les organismes publics de solidarité
"L'achat de ce pull, se demande-t-elle, est-il plus universel que les deux cents francs suisses pour Action de Carême ?" Son tempérament libéral a tendance à répondre que oui ; car quoi de plus universel que cette rationalité de l'échange monétaire, qui permet à chacun de choisir librement en fonction de ses préférences et de l'argent qu'il détient ? Dans les situations trop confuses pour apercevoir les conséquences ultimes de ses actes, il est rationnel de s'en remettre à une règle abstraite, ici la règle du marché. La réplique vient aussitôt : Action de Carême n'est-elle pas mieux placée pour utiliser l'argent au profit de ceux qui en ont davantage besoin ? Mais elle reste insatisfaite. D'autant plus que, prenant conscience de l'objet primitif du bâtiment religieux aperçu à travers la vitre du tram, elle se rappelle que c'est un franc-maçon de la fin du XIXe siècle, Léon Bourgeois, qui a lancé le mouvement solidariste, dont le but était justement de remplacer la charité paternaliste et l'aléa du marché par une solidarité publique à la rationalité plus universelle.
Cette voie de sortie est cependant bien encombrée : Anne-Sophie a constaté depuis longtemps l'insuffisance de la gérance administrative qui ignore les multiples facettes des détresse toujours un peu singulières. C'est d'ailleurs ce qui a conduit récemment Anne-Sophie à signer une pétition pour que la mendicité soit de nouveau autorisée à Genève ; car, à côté de quatre-vingt-dix-neuf "faux mendiants", s'en cache peut-être un dans le réel besoin.
Mais qui est dans le réel besoin, la bergère du Cachemire ou le vieillard qui aura la chance de bénéficier d'Action de Carême ? "Qui est mon prochain ?", demandait déjà à Jésus l'intellectuel de service. La théorie reste muette, la question insoluble. Jadis les moralistes avaient bien attiré l'attention sur "le devoir d'état", le premier auquel il faut répondre. Mais, dans le tram qui continue sa route, ce devoir est impossible à préciser pour tout autre qu'Anne-Sophie, qui ne peut pas plus se décharger de son problème sur le moraliste que sur l'économiste.
A qui va manquer l'argent du pull ?
Le tram traverse alors la rue où habite son amie Eulalie. "Et si je demandais à Eulalie ce qu'elle ferait à ma place ?" Le soulagement ne dure qu'un instant. Anne-Sophie sent intuitivement qu'Eulalie ne peut répondre à une question aussi mal posée. Il faudrait préciser à Eulalie ce qui donne sens à la vie d'Anne-Sophie, les affects qui l'émeuvent, les valeurs qui la mobilisent. Avant tout, il faudrait formuler une alternative vraie, entre plusieurs options de même poids. Pull de cachemire ou Action de Carême ? Est-ce bien là le choix ? Peut-être pas. Car les enjeux, contradictoires, sont ailleurs : jouir d'un minimum de confort (nécessaire, disait saint Thomas d'Aquin, pour pratiquer la vertu), tenir son rang professionnel, épater ses amies. Et pour quel résultat ? La question, ainsi déviée vers autrui, ouvre pour Anne-Sophie une piste prometteuse.
L'argent du pull, à qui va-t-il manquer ? C'est la seule question qui vaille. La réponse, Anne-Sophie la découvre sous la forme d'un visage (celui du prochain, dirait l'Évangile) sur lequel elle seule peut mettre un nom. Et elle ressent par expérience la vérité de la conclusion de saint Paul : soyez libre, mais ne scandalisez pas.






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