cas de conscience

Que dire à celle qui veut avorter ?

"Que dire à une amie qui parle d'avorter ?", demande une internaute. La réponse d'Anne Mortureux, psychologue dans un service hospitalier de Gynécologie-obstétrique.Publié le 15 juillet 2014.

Que dire à celle qui veut avorter ?

J'ai reçu récemment, dans le cadre de ma profession, des femmes enceintes qui se posent la question de l'IVG. Geneviève, mère de deux enfants de deux et trois ans, est serveuse dans un petit restaurant familial. Les horaires de son mari sont lourdes, mais, quand il est là, il adore s'occuper de ses enfants. Opposé à l'IVG, il la laisse libre de choisir, car c'est elle qui en subira les conséquences. Geneviève a poussé la porte d'une association d'aide aux femmes qui se posent la question de l'avortement. On lui a rappelé les grands interdits, dont celui de l'homicide. Les "conseils" qu'on lui a prodigués l'ont terrorisée. Elle est épuisée et se sent seule. Elle n'a plus que quelques jours pour se décider.

 

Solène travaille dans le marketing ; les temps sont difficiles, il faut s'investir beaucoup. Sa vie affective est douloureuse : elle s'est séparée de son ami. Ils étaient ensemble depuis huit ans, et lui ne pouvait pas se décider à s'engager. Or Solène rêvait de mariage et de famille.

 

Carole avait trouvé l'homme de sa vie. Voilà trois ans qu'ils se fréquentaient, ils avaient décidé de se marier, souhaitaient avoir des enfants. Un soir, une inconnue a appelé pour dire que cet homme avait une double vie depuis deux ans, et qu'il était le père de ses enfants…. Elle a le sentiment d'être coincée. Un désir d'enfant plus ou moins conscient se heurte à une réalité difficile. Précarité sociale, mais surtout précarité d'un couple, qui n'existe déjà plus.
 
 
Et puis il y a Marie, lycéenne, de milieu très traditionnel, qui "a fait une bêtise". Elle ne peut pas en parler à ses parents. Son père se mettrait en colère. Sa mère est très sensible au regard de son milieu...
 

Pour ces quatre femmes, ce n'était pas rien de parler. Cela demandait une confiance en leur interlocutrice : elles savaient qu'elle ne les jugerait pas, et son avis leur importait. Aussi était-il capital de veiller sur cette confiance, promesse d'un avenir possible. En effet, dans toutes nos sociétés, l'avortement est réprouvé et cependant toléré. Il obéit à une logique du "moindre mal", qui ne vise pas à obtenir un bien, mais choisit entre deux maux. Selon le sociologue Luc Boltanski, qui a mené une large enquête sur l'avortement, celui-ci ne peut se faire que celui qui aurait pu naître), argumentée sur les circonstances. L'avortement est choisi pour éviter le pire. N'étant pas un bien, il est condamné à être tu. Aujourd'hui encore, les femmes se taisent.

 

Sans naïveté ni dramatisation

 

Quand une amie vient vous parler de ses hésitations, du sentiment de ne pouvoir faire face, elle ne s'adresse pas à un(e) inconnu(e) mais à un(e) ami(e) chrétien(ne) dont la foi appelle à protéger et préserver la vie, celle d'un enfant à venir, celle d'une femme en désarroi. Aussi, cette parole-là peut être attendue. Selon cette même foi également, si nous ne pouvons résoudre tous les malheurs du monde, nous sommes appelés à yy être attentifs et présents, à hauteur de nos moyens. L'Église catholique insiste aussi sur l'importance de la conscience comme lieu de discernement et de décision, dans un très grand respect de notre liberté.

 

<< Aussi avons-nous à écouter, sans naïveté - un avortement porte d'éventuelles conséquences physiques ou psychologiques - et sans dramatisation. Écouter cette femme, pour qu'elle puisse découvrir ce qui est le meilleur, ou le moins mauvais, au point où elle en est dans son histoire. Et prendre la parole, non pas pour dire ce que votre amie sait sans doute déjà - à savoir la valeur de la vie. Mais pour qu'entre vous naisse une parole libre et créatrice, qui permette au discernement de s'opérer. Il faudra sans doute évoquer le père, le couple parentale s'il existe, les "à venir" possibles, les conséquences et leur poids, sans préjuger de ce qui viendra. Aussi avançons-nous sans plan ni GPS, mais avec une boussole intérieure.

 

<<J'ai reçu Geneviève en essayant de lui proposer un espace serein d'écoute et de réflexion. Un lieu pour aborder ses questions, explorer les possibles et leurs conséquences, pour regarder en face les difficultés, mais aussi pour dire cet immense désir d'enfant qui était le sien. Au fil des entretiens, j'ai appris que l'aîné de ses enfants, David, sortait d'une maladie grave, et avait passé un mois à l'hôpital, moment de très grande inquiétude pour Geneviève. Son épuisement était chargé de tout ces moments où elle avait cru perdre son fils. Elle a réalisé que sa peur d'assumer trois enfants en était fortement imprégnée. Mettre au monde un enfant, c'était prendre un risque, et ce risque-là était lourd. J'ai continué à la voir pendant sa grossesse, elle a rencontré une assistante sociale et trouvé une aide ménagère qui lui permet de passer un bon moment avec ses enfants quand elle les retrouve le soir … Cette fin heureuse ne doit pas cacher la montagne de situations difficiles. Carole, à qui l'on a dit que son homme menait une double vie, n'a plus confiance en lui. Elle n'a jamais imaginé avoir un enfant seule et rêvait de "faire les choses dans l'ordre". Et voilà que son monde s'effondre. En qui, en quoi croire ? Et comment ne pas penser que par la suite elle en voudrait à cet enfant, fruit d'une union qui l'a tant abîmée… Un travail de deuil de cette relation s'entame, mais la grossesse est inenvisageable.

 

Accueillir sans juger

 

<<Solène, enceinte d'un homme qui l'a soutenue après la rupture si douloureuse d'avec son ami, ne souhaite absolument pas faire sa vie avec lui. Cet homme lui a conseillé d'interrompre la grossesse. "Or un enfant a besoin de deux parents pour grandir, se développer", me dit-elle. "Comment dire à un enfant que son père ne le désirait pas ? Et puis, conserver la grossesse ne seraitce pas une violence terrible faite au père, qui la refuse ?" De véritables, de bonnes questions. Au fil de la réflexion, partagée avec des amis très proches, avec ses parents, qui la soutiennent, Solène se dit qu'il est possible d'élever seule un enfant. Difficile, mais possible. Personne n'a jugé son cheminement, personne n'a cherché à décider pour elle. Le soutien discret d'un réseau familial, amical, social, a compté dans cette décision, tout comme un équilibre personnel, une confiance dans sa propre capacité à s'engager dans une voie inconnue - et certainement pas sans risques.

 

<<Marie est venue seule, un matin de semaine. Elle ne souhaite pas trop parler. Elle pleure, mais dit qu'elle sera soulagée demain. De toute façon, elle n'a pas le choix. Alors pourquoi parler ? Un silence qui semble faire écho à une immense solitude. Elle quitte la clinique vers 16 heures. Elle dira qu'elle était à une sortie avec l'école, si ses parents posent trop de questions. Mais ils n'en poseront pas. Elle croit que sa mère a deviné car elle a été prise de vomissements presque tous les matins ces derniers jours. Elle a dit que c'était la gastro de l'hiver, et sa mère lui a donné quelques médicaments… Quand une amie parle d'avorter, soyons prêts à entendre sa souffrance, ses questions, ses désirs, sans jugement, mais sans nous départir de ce que nous sommes. Interpeller une personne dont la sensibilité religieuse est connue peut témoigner d'un désir d'être rassuré par rapport à un choix en faveur de la vie, mais avant tout du désir d'être entendue sans être jugée. De trouver soutien et présence, piliers de l'amitié, afin qu'un travail de discernement puisse s'engager. Parfois, il faut aborder des questions matérielles, chercher ensemble des solutions. Mais l'essentiel demeure dans notre capacité d'accueil d'une parole difficile à partager. Dans notre disponibilité à l'autre, tel qu'il ou elle est.

Anne Mortureux, psychologue dans un service de Gynécologie-obstétrique ;
Croire.com