Famille
Que reste-t-il de la famille classique ?
Comment se laisser travailler dans la foi et l'espérance par les les nouveaux enjeux de la famille ? Un article du P. Vincent Leclercq, de la Faculté de Théologie et des Sciences religieuses de Paris.
Sujet souvent passionnel, la famille est aussi un enjeu passionnant pour l'avenir de notre société. En effet, la famille est à la fois privée et publique. Elle se situe donc au croisement du bien des personnes et du bien commun. Elle invite chacun comme individu à vivre heureux mais aussi ensemble.
La famille nous met constamment en relation les uns avec les autres. Elle est d'abord un lieu d'épanouissement des individus. Dans un monde en perpétuel mouvement et insécurisant, elle peut même devenir un lieu-refuge.
Dans le même temps, la famille reste la cellule de base de la vie en société. Aucune société ne pourra jamais se passer de la famille. Pourtant, l'augmentation du concubinage, du divorce ou des naissances hors mariage fragilise la famille comme institution.
Les familles monoparentales ou recomposées, les nouvelles manières de vivre en couple ou de devenir parents ont peu à peu bousculé la structure de la famille traditionnelle. On dissocie de plus en plus l'alliance de la procréation, et parfois même la procréation de la filiation
Une telle évolution constitue aussi une vraie souffrance pour les communautés chrétiennes qui les accompagnent. Voir s'éloigner les familles des pratiques communes de l'Evangile constitue donc un véritable deuil. Comment se laisser travailler dans la foi et l'espérance par ces défis ?
Les nouveaux visages de la famille
Reconnaissons que nos familles ont beaucoup changé. En quelques dizaines d'années, nous sommes passés de la famille patriarcale, soulignant l'autorité paternelle et les liens de la filiation, à la famille conjugale, privilégiant les individus et leurs liens interpersonnels, puis à la famille moderne, qui mettrait en oeuvre progressivement son repliement dans la sphère privée.
A chaque fois, ces mutations de la famille ont privilégié l'individualisme. Elles ont dans le même temps relativisé son inscription institutionnelle en général, et affaibli le mariage en particulier.
Une privatisation progressive de la famille.
Le mariage paraît aujourd'hui moins un acte social et communautaire qu'une stratégie d'épanouissement personnel. Le sociologue François de SINGLY écrit : "Le soi a mis le couple et la procréation au service de sa propre stratégie, si bien que la famille s'est transformée, sa fonction centrale consistant désormais à produire de l'identité individuelle" (1).
De son côté, le théologien protestant Eric FUCHS confirme cette vision : "L'institution familiale, écrit-il, est considérée comme un moyen au service des individus qui la constituent et non l'inverse" (2). Cet individualisme se manifeste par le repliement sur la sphère privée. Sur la forme, ceci se traduit par une pluralité inédite de choix personnels. Sur le fond, il y a bien une fragilisation institutionnelle de la famille.
Mais tout est loin d'être négatif dans cette évolution.
Dans son exhortation apostolique, Familiaris Consortio (1981), le pape Jean-Paul II relevait les aspects positifs d'une telle évolution: "On constate, écrit-il, une conscience plus vive de la liberté personnelle et une attention plus grande à la qualité des relations personnelles dans le mariage, à la promotion de la dignité de la femme, à la procréation responsable, à l'éducation des enfants"(3)
Autrement dit, nos familles se portent à la fois "mieux" et "moins bien" que par le passé. "Mieux" parce que les attentes la concernant n'ont jamais été aussi fortes. Mais elles se portent aussi "moins bien", car les défis pesant sur elles sont plus lourds qu'autrefois. En effet, nos parents ou nos grands-parents n'en demandaient pas autant à la famille !
La famille est donc à la fois "dévalorisée" et "surinvestie". "Surinvestie" par tout ce qu'on lui demande d'accomplir dans nos vies. Mais aussi "dévalorisée" car aujourd'hui la famille se voit dépossédée de son rôle et ses prérogatives traditionnels.
Entre mutations et institution, la famille est en difficultés
Le rôle de l'Etat, nos modes de vies et jusqu'à nos propres emplois du temps nous décentrent constamment de la famille. Ils nous en éloignent d'abord physiquement.
Par exemple, le travail et la famille sont aujourd'hui presque toujours dissociés. Il faut donc pouvoir mener de front une vie "familiale" et une "carrière" professionnelle, souvent et en concurrence. Il n'en était pas ainsi dans la France rurale des années 1950. La famille se regroupait habituellement autour de la ferme familiale ou tout au moins dans un même lieu.
De même, grâce à l'école et la performance du système éducatif, la famille n'est plus le premier lieu de la transmission du savoir et de la socialisation de l'enfant.
Enfin, dans une société majoritairement urbaine, la famille n'est plus autant liée au patrimoine à transmettre d'une génération à l'autre. Par l'organisation de la sécurité sociale (branche maladie, vieillesse, ou chômage), elle a cessé d'être la garantie première de la solidarité entre les générations.
Dans une famille, de nouveaux fonctionnements écartent les enfants de leurs parents, ou les conjoints l'un de l'autre.
Les nouvelles réalités de la famille
Remarquons aussi que cette "tension" inévitable entre l'espace privé qu'est devenue la famille contemporaine et tout ce qui lui est extérieur la fait aussi vivre beaucoup plus largement qu'auparavant. Et ceci constitue une nouvelle chance pour rayonner et servir à l'ensemble de la société.
Certes, la famille est aujourd'hui le lieu de bien des difficultés. Mais dans le même temps, elle ne cesse d'étendre son rôle et de manifester son importance alors même qu'on annonçait sa disparition sociale. Cet "autrement public" de la famille appelle certainement des ajustements dans notre manière de vivre la famille.
La famille est aujourd'hui à soutenir autant dans ses propre difficultés que dans notre visée du "vivre ensemble" et du bien commun. Une bonne manière de le faire et d'approfondir le rôle public de la famille et son inscription sociale. L'éducation, l'accompagnement des jeunes familles, le lien intergénérationnel appellent une nouvelle dynamique pastorale et missionnaire de la part des communautés chrétiennes.
Un défi missionnaire et pastoral
La pastorale familiale confrontée aux nouvelles réalités de la famille n'a d'autre choix que de se laisser travailler dans la foi par les souffrances qu'engendrent ces mutations de la famille. Les chrétiens sont en effet mal à l'aise lorsque certaines conduites semblent s'éloigner des pratiques communes de l'Evangile.
Pourtant, malgré ces mutations, les familles rendent toujours le service irremplaçable d'une inscription, dans la société et pour toute la société, d'expériences aussi essentielles que celles de la filiation, de la conjugalité, de la naissance ou encore de l'amour.
Les chrétiens sont appelés à être les témoins visibles de cette inscription sociale de l'amour. Ils le sont tout particulièrement à travers les communautés chrétiennes qui accompagnent les familles et les enfants mais bien sûr en dehors des communautés. Ils se situent alors aux avant-postes de la société : à l'école, au travail, dans les engagements associatifs.
Les familles chrétiennes ne peuvent se dérober à un tel témoignage de la communion et de la réconciliation, pour elles-mêmes d'abord. Elles cherchent ainsi "à vivre fidèlement" les biens du mariage et de la famille comme "l'un des biens les plus précieux de l'humanité". Mais elles témoignent aussi au bénéfice d'autres types de familles vivant davantage les incertitudes et l'anxiété, ou même les difficultés(4).
Nos familles ont besoin de trouver dans les communautés chrétiennes des témoins visibles pour tenir fidèlement et le plus joyeusement possible leurs engagements matrimoniaux ou familiaux.
La famille, une richesse à partager
Il revient à la famille chrétienne de déployer un nouveau dynamisme missionnaire. Cette mission passe aujourd'hui par l'éducation des enfants et le soutien des familles en difficultés. A travers l'enseignement, catholique ou non, les familles chrétiennes sont davantage au contact direct avec tous types de familles.
Dans les bouleversements actuels, les défis de la famille appellent l'éthique familiale à se déployer sur le terrain de l'espace social et du bien commun. Ceci appelle une attention spéciale pour les plus vulnérables. Il s'agit de soutenir les couples qui ont exprimé leur liberté et leur volonté de "vivre ensemble".
La famille est devenue essentielle pour tous et pour chacun. Contrairement aux analyses ou à certaines prévisions, la famille ne nous rend pas solitaires, mais davantage solidaires.
Notes
1 Cité par Philippe Bordeyne, "Est-il moral de proposer le mariage catholique ?" dans Louis-Marie Chauvet (dir), Le sacrement de mariage entre hier et demain, Paris, Ed Atelier, 2003. p. 57.
2 Eric Fuchs, "la famille, réflexions théologiques et éthiques", in l'exigence et le don, Genève : Labor et Fides, 2000, p. 155.
3 Jean-Paul II, Familiaris Consortio, n° 6. Exhortation apostolique sur les taches de la famille chrétienne dans le monde d'aujourd'hui, 1981
4 Jean-Paul II, Familiaris Consortio, n ° 1.






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