Société

Quel est le rôle de la famille ?

Selon Xavier Lacroix, professeur de théologie morale à la Faculté de théologie de Lyon, les enjeux de la famille sont autant spirituels que psychologiques et sociaux.

Une grand-mère prépare Noël avec ses petites-filles. © Corinne Simon/Ciric

La famille tient deux rôles majeurs. D’abord, elle est le lieu des liens de longue durée. Ceci s’inscrit dans un paysage social où les liens sont de plus en plus précaires, contractuels, avec clauses de rupture. Dans la famille, au contraire, les liens s’établissent au long cours, surtout entre parents et enfants, mais aussi avec les oncles, tantes, cousins, petits-cousins. La plupart du temps, ce sont des liens qui durent, au-delà de la stricte obligation. En réalité, la famille est un des très rares lieux de liens de longue durée. C’est très important pour construire son identité et s’inscrire dans une histoire.

Être né d’un corps, ce n’est pas rien !

Aujourd’hui, le lien conjugal est moins perçu comme un lien de longue durée. Cela dit, si 41 % des couples se séparent, 59 % ne le font pas. Et la durée est considérée comme un bien par l’immense majorité des gens. Certes, il y a des séparations, mais elles sont souvent vécues comme des échecs, des souffrances, jamais comme des banalités.
Le second rôle majeur de la famille lui est très particulier et la rend irremplaçable. Pour moi, la famille articule comme aucune autre institution sociale les deux aspects fondamentaux de l’homme : son versant naturel, biologique, corporel et son versant culturel, construit, « artificiel ». Pour ce qui est de la nature, il y a une sorte d’évidence liée à la naissance, que France Quéré formulait ainsi : « Personne, jusqu’à ce jour, n’a réussi à naître tout seul ». Notre corps nous est donné à travers d’autres corps, ceux de nos parents la plupart du temps. Être né d’un corps, ce n’est pas rien ! Même l’adopté est né d’un corps. Et puis il y a les soins, les caresses, la tendresse physique, le « care » comme disent les Anglais. Bref, la famille est le lieu où nous éprouvons notre « nature », c’est-à-dire notre dépendance corporelle vis-à-vis d’autrui.
En même temps, la famille est aussi le lieu où j’ai reçu un nom, un prénom et où j’apprends à parler, à dire je et tu. À donner ma parole, ma confiance. Bref, elle est le lieu par excellence de l’accession au symbolique, à la culture, à la parole. Nous sommes chair et parole. Et la famille est le lieu, unique en son genre, où se nouent chair et parole.

Un sens de l’humain éclairé par la foi

Or il y a une tendance forte aujourd’hui à séparer nature et culture, corporel et spirituel, parenté « biologique » et parenté « éducative ». Je suis d’accord pour prendre acte d’une certaine dissociation, mais je m’insurge lorsqu’on en fait la promotion. J’ai entendu récemment une députée affirmer : « Désormais il faut dissocier parenté sociale et parenté biologique ». Cette phrase est typique d’un certain état d’esprit qui fait de cette dissociation non pas un fait mais un but. Qu’il y ait dissociation dans les faits, soit. Le réel parfois s’impose, et nous faisons comme nous pouvons. C’est le cas notamment dans l’adoption. Mais promouvoir cette dissociation, non !
Je m’insurge contre cette dissociation parce que ce qui est en cause, c’est l’unité de la personne, qui se constitue à l’articulation de la nature reçue et de la culture construite. Lorsqu’il y a dissociation de ces deux faces de notre personne, il y a souffrance, carence. Carence relationnelle, souffrance sur sa propre unité. Ce que je dis là, les sciences humaines le confirment abondamment. Pour ce qui est de la théologie, il faut en revenir à un sens de l’humain éclairé par la foi. « Dieu modela l’homme avec de la poussière du sol. Il insuffla dans ses narines l’haleine de vie » (Genèse 2,7). Nous chrétiens, sommes attachés à cette unité des deux origines : la terre, le charnel d’un côté ; le souffle, l’esprit, la culture, de l’autre.
Ce que je décris n’est pas un idéal. Ce sont ceux qui ne fondent le couple que sur le sentiment ou qui banalisent le divorce qui, bien souvent, ont un idéal familial hors d’atteinte. Le modèle d’une famille « nu-cléaire » qui s’inscrit dans la durée est un modèle élémentaire. Tous les ethnologues l’admettent comme une donnée de base.

Pour faire tenir le couple

L’apport chrétien à ce propos est d’un grand réalisme. D’abord, il tient compte de la difficulté globale à faire tenir ensemble homme et femme qui, d’une certaine manière, sont radicalement étrangers l’un à l’autre. Lacan lui-même disait : « Pour que le couple tienne, il faut qu’un dieu soit là ». Mais il y a aussi les difficultés courantes, qu’on éprouve au jour le jour. Je ne connais pas de couple qui n’ait pas traversé de crise et qui n’ait pensé au divorce. C’est pour cela que les ressources spirituelles sont nécessaires. On peut les appeler foi à la parole donnée, confiance ; espérance ou confiance en l’autre ; charité ou amour reçu. La charité, cet amour quotidien du prochain, est comme la « basse continue » du couple. Il y a des moments où j’aime ma femme comme mon prochain, tout simplement parce que l’amour, le désir, la passion ne sont pas toujours au rendez-vous. En ce sens, les enjeux du couple et de la famille sont bien plus spirituels que psychologiques. Mais, encore une fois, attention : parler de spiritualité, ce n’est pas se replier sur les valeurs théologales chrétiennes. La foi, l’espérance (sans laquelle il n’y a pas de pardon) et la charité sont des vertus humaines, des vertus de dépassement. Le chrétien sait que ces vertus lui sont données. Qu’elles sont grâce.

Propos recueillis par Jean-Pierre Rosa
Croire.com