carême

Le jeûne au travers des religions

Bien comprendre la pédagogie du jeûne - véritable chemin spirituel - chez les chrétiens ; et découvrir la manière dont cette pratique est vécue dans l'Islam, l'hindouisme et le judaïsme.

 

 

Saint Athanase parlait d'expérience. "Le jeûne, affirmait-il, guérit les malades, il dessèche tout écoulement. Il repousse les démons et expulse les pensées malsaines. Il rend l'esprit plus clair et purifie le coeur. Il sanctifie le corps et transporte l'homme sur le trône de Dieu. Le jeûne est une grande force". Cette définition ­ qui date du VIe siècle ­ a un mérite essentiel : celui d'englober toutes les dimensions de l'homme. De définir un programme de santé tant physique que spirituelle, une sorte une thérapie libératrice, de régime "fitness" pour aiguiser l'appétit... Le jeûne est avant tout "une discipline de l'oralité", expliquent quant à eux les anthropologues.

 

Et de fait : manger appartient au registre du désir. Désir d'aliments, mais aussi désir de paroles, de gestes échangés, de relations et d'amour. Le nouveau-né, lové dans les bras de sa mère, ne se nourrit pas seulement de lait ! Il emmagasine des voix, des odeurs, des visages, s'imprègne de confiance, fait l'expérience fondatrice d'une proximité aimante.

 

"Par le jeûne, rappelle le F. Enzo Bianchi, prieur du monastère de Bose, nous apprenons à connaître et à modérer nos nombreux appétits, à travers la modération de l'appétit fondamental et vital : la faim. Et nous apprenons à discipliner nos relations avec les autres, avec la réalité extérieure, et avec Dieu." (1)

 

Pédagogie, antidote et chemin de dépouillement de soi

 

Antique sagesse, le jeûne joue depuis toujours un rôle important dans toutes les religions. Il est tout à la fois pédagogie, antidote et chemin de dépouillement de soi, en vue de la rencontre "d'une présence". Indissociable de la prière et de l'aumône, il est la forme par laquelle le croyant confesse sa foi à travers son propre corps. "Jeûner et partager : la prière prend son envol, portée par ces deux ailes", écrit d'ailleurs joliment saint Augustin.

 

Le jeûne n'a cependant pas la même signification pour tous.

 

Comme le notait le P. Christian de Chergé, prieur trappiste de Tibhirine : "Jeûne, Carême ou Ramadan (...), chrétiens, musulmans et juifs (...), sans doute nous ne courons pas de la même manière, mais le chemin est là qui n'est pas de nous et il est tellement plus grand que la course !". Les juifs observent des jours de jeûne liés à leur histoire.

 

Pour les juifs, parler de jeûne, c'est d'abord et avant tout évoquer Yom Kippour, jour de jeûne absolu au cours duquel il est interdit de manger et de boire depuis la veille au coucher du soleil. Cette célébration majeure du judaïsme est précédée par dix jours de prière et de repentance qui débutent avec Roch Hachana, le nouvel an juif.

 

Durant ces "jours redoutables", chaque homme passe en jugement devant le Trône de Dieu et rend compte des péchés commis durant l'année écoulée, puis renouvelle sa confiance en Dieu et l'attente du Grand Pardon. Outre Kippour, les juifs observent d'autres jours de jeûne dans l'année, tous étroitement liés à l'histoire de leur peuple. Le mois de tevêth, ils commémorent ainsi la destruction du premier et du second Temple de Jérusalem.

 

Le "jeûne d'Esther" rappelle de quelle manière cette femme de grande beauté s'offrit au roi de Perse Assuèréus pour sauver son peuple.

 

"Jeûner, confie l'un d'entre eux, m'aide à reconnaître ma faiblesse, mon insuffisante union à Dieu et à vouloir me rapprocher de lui. Je me retrouve face à moi-même, face à Dieu et face au tentateur et je supplie : "Crée en moi un coeur pur, Dieu, et rénove en mon sein un esprit ferme" (Ps 51, 12). Mais je laisse aussi sourdre en moi la parole d'Isaïe (58, 6-12) : "Quel est le jeûne qui me plaît...""

 

Le plus pénible est de devoir recommencer à manger. » Les chrétiens vivent le jeûne comme un temps de conversion Vécu par Israël, re-proposé par le Christ (Mt 4, 2 ; 6, 16-18 ; 9, 15) et accueilli par la grande tradition ecclésiale, le jeûne est avant tout, pour les chrétiens, un temps de conversion, une invitation à imiter le Christ qui connut l'épreuve du désert.

 

"Charrue merveilleuse", selon les mots de saint Pierre Chrysologue (lire encadré), il se doit d'être humble, discret, secret, afin de mieux creuser la faim de la rencontre, d'ouvrir grands les bras à la vie de Dieu ­ celle qui jaillit du tombeau au jour de Pâques ­ et de recevoir sa nourriture d'un Autre.

 

Le Carême, temps d'épreuve et de purification, est un temps privilégié de cet affinement de l'âme et des sens, de ce combat spirituel et de cette "garde du coeur". Après quoi, "l'âme a faim de l'Agneau pascal", écrit le cistercien Guerric d'Igny (2).

 

Les moines qui ont traversé la terre inamicale du désert, qui en connaissent toutes les tentations, mettent pourtant en garde : "Il vaut mieux manger de la viande et boire du vin plutôt que de dévorer par des médisances la chair de ses frères", prévient l'un d'entre eux, abba Hyperechios.

 

"Si vous pratiquez l'ascèse selon les règles, quand vous jeûnez, ne vous enflez point d'orgueil", conseille un autre, Isidore le Prêtre.

 

Le jeûne est le quatrième des cinq piliers de l'islam

 

Pour les musulmans, le jeûne du Ramadan constitue le quatrième pilier de l'islam. Essentiellement lié au souvenir de la révélation du Coran par l'ange à Mohammed, ses modalités en sont précisément définies dans la sourate II qui commence ainsi : "Ô vous qui croyez ! Le jeûne vous est prescrit comme il a été prescrit aux générations qui vous ont précédés. Peut-être craindrez-vous Dieu".

 

Occasion privilégiée de se purifier intérieurement, de réfléchir à la grandeur du Tout-Puissant et à sa Loi, le jeûne du Ramadan "permet de marquer par la faim corporelle sa faim de Dieu et sa conscience de la faim des pauvres", précise l'universitaire Ghaleb Bencheikh.

 

Louis Massignon, dans son commentaire des versets 25-27 de la sourate XIX adressée à Maryam ("Mange, bois et cesse de pleurer. Lorsque tu verras quelque mortel, dis : J'ai voué un jeûne au Miséricordieux ; je ne parlerai à personne aujourd'hui"), envisage cependant une lecture plus large du jeûne musulman.

 

"Pour l'islam comme pour le christianisme primitif, écrit l'islamologue, jeûner n'est pas seulement s'abstenir de nourriture et de commerce sexuel. Mais, dans le cas précisément visé par le Qur'ân (NDLR : le Coran) de la Vierge Marie, s'abstenir de parler par un voeu de silence permet à la parole divine d'être conçue en elle, et c'est l'amorce de toute la mystique."

 

Chez les Hindous

 

Gandhi fit du jeûne un signe de sa protestation Ce jeûne, à la fois transit et montée, marche et espérance, se retrouve également dans l'hindouisme. La Bhagavad-gitâ, texte fondamental de la tradition hindoue, indique clairement la voie à suivre : "Il ne faut nullement renoncer aux actes de sacrifice, d'offrande et d'ascèse ; il faut les accomplir car ils purifient le sage. Et ces actions mêmes, il faut certainement les faire en laissant de côté l'attachement et le fruit". Gandhi, estimant qu'une discipline ascétique stricte purifiait l'âme et le corps, fit d'ailleurs du jeûne le signe le plus visible de sa protestation, fondée sur la non-violence, la compassion et la vérité.

Février 2005 ; Extrait de Les Mots de la vie intérieure, Éd. Cerf. (2)Passer de soi-même à Dieu, Robert Thomas, Éd. Pain de Cîteaux.
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