9 mai 2013 - Ascension - Année C

Le ciel où le Christ monte

L'Ascension nous dit que Jésus « passe au-dessus », et nous avec lui. Ainsi, l'Ascension nous dit le fin mot de l'histoire, le mot de la fin. Un commentaire du P. Marcel Domergue, jésuite.

 

Si l'on compare les deux « récits » de l'Ascension attribués à Luc (1re lecture et évangile), on comprend tout de suite que les auteurs du Nouveau Testament n'ont pas l'intention de faire de l'histoire au sens moderne du mot : en effet, ils ne coïncident pas et les paroles attribuées à Jésus ne sont pas les mêmes. Qu'a-t-il dit exactement ? Que s'est-il passé ? Mystère ! À travers les événements que les premiers témoins ont traversés, s'est dévoilée une réalité inimaginable, un destin pour l'humanité dans son ensemble et pour chaque homme en particulier qui n'avait jamais été soupçonné. Et voici la vraie question : à travers les images qu'ils utilisent et les mots qu'ils prêtent à Jésus, que veulent nous faire comprendre ces récits ? D'abord, bien sûr, que la mort n'a pas eu raison du Christ. L'Ascension nous précise que sa vie nouvelle, qui n'a pas simplement échappé à notre mort mais qui l'a en quelque sorte intégrée, a rejoint Dieu. Ce faisant, il est passé dans l'invisible avec son corps, ce qui constitue un paradoxe redoutable et vérifie une fois de plus qu'en Dieu, les contraires peuvent coïncider. Mais que représente le corps ? Au-delà de sa nature « matérielle », il est ce par quoi le « je » que je suis est en relation intime avec l'univers qui m'alimente et les autres humains par lesquels je suis ce que je suis. Quand nous disons que Jésus ressuscite et « monte au ciel » avec son corps, nous signifions qu'il conserve et même porte à un degré indépassable sa relation à la nature et aux hommes. C'est pourquoi c'est nous tous ensemble qui devenons son nouveau corps. Souvenons-nous de Matthieu 18,20 : « Là où deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis là, au milieu d'eux. » Le ciel où le Christ monte, c'est nous, quand l'amour nous rassemble.

 

L'accès de l'homme à la vie de Dieu

 

Paul appelle l'Église « Corps du Christ » comme par exemple en 1 Corinthiens 12,27. Il y a Église dès que nous acceptons de faire un en son nom. En un certain sens, l'Ascension est l'achèvement de l'Incarnation, puisque le Christ vient alors habiter toute l'humanité. Réciproquement, l'humanité se trouve par là divinisée puisque le Christ, récapitulant en lui-même tous les hommes passés, présents et à venir, entre dans la vie de Dieu. « Admirable échange », dira saint Augustin. C'est que Dieu est en lui-même échange, don de soi générateur (nous disons Père) ; ouverture totale pour un accueil de soi-même qui est en même temps accueil de l'Autre se donnant (nous disons Fils) ; retour du Fils dans le Père (nous disons « Esprit »). Tout cela est évidemment approximatif, car ce « mouvement » divin est évidemment inexprimable et l'Esprit est aussi bien le « déplacement » qui va du Père au Fils que le mouvement de « retour » du Fils au Père. Quand nous apprenons que l'Esprit nous est donné, nous découvrons que nous entrons dans cette giration trinitaire, qu'elle nous habite et que nous l'habitons. Exister, en fin de compte, c'est cela. L'Ascension nous dit que l'humanité entre, rentre, en Dieu après l'exil engendré par le choix de notre propre suffisance. Ce culte de soi-même qui nous empêche d'être ressemblance de Dieu qui est relations, est surmonté à la Croix. Là, le Christ meurt à lui-même pour exister par et dans l'autre. En lui, c'est toute l'humanité qui accomplit ce passage. Nous rassembler au nom du Christ et par là devenir habitation divine passe par une mort à soi-même qui est ouverture aux autres. Côté ouvert et, en conséquence, tombeau ouvert.

 

Élevés au-dessus de tout

 

Pourquoi les évangiles nous montrent-ils Jésus montant au ciel ? Que signifie le ciel ? Nous sommes ici dans le langage des figures. Dieu, en effet, n'est pas localisable, c'est pourquoi beaucoup de textes bibliques utilisent « ciel » au singulier pour désigner l'univers stellaire, alors que « cieux » au pluriel concerne la résidence divine. Ce pluriel signifie que Dieu est partout, en toutes choses. Il est à la fois « immanent » et transcendant : en tout et au-delà de tout. Non localisable. L'Ascension nous dit que Jésus passe dans l'invisible et ne sera plus accessible que par la foi. Ou, comme on vient de le dire, sa visibilité nouvelle, c'est nous au pluriel, dans la mesure où nous faisons « un » en son nom. Cette unité est justement le fruit de notre foi, cette foi en ce Dieu-Amour qui nous fait exister et vient nous habiter. Comme le répète Paul, cela nous met au-dessus des « puissances et dominations » qui gouvernent le monde : le culte du pouvoir, de la notoriété, de la richesse, du sexe etc. L'Ascension nous dit que Jésus « passe au-dessus », et nous avec lui. Ainsi, l'Ascension nous dit le fin mot de l'histoire, le mot de la fin. Fin du séjour visible du Verbe parmi nous ; fin, aboutissement, de toute l'histoire humaine : nous sommes en route vers ce terme. Il nous est déjà donné mais comme promesse, objet de notre espérance et source de notre joie. Cette joie est le dernier mot de notre évangile, le dernier mot de notre foi, même si parfois nos conduites nous mettent en contradiction avec cette attente. La seconde lecture, tirée de la Lettre aux Éphésiens, nous redit tout cela en d'autres termes.

P. Marcel Domergue, jésuite
Croire.com