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commentaire de La Croix
Qui s'abaisse, sera élevé

Jean-Marie Ploux, prêtre de la Mission de France, théologien


Quel contraste entre cette lourde pierre, roulée sur le tombeau où il gît entravé de bandelettes dans les entrailles de la terre – dans « les enfers », dit le Credo –, et cet élan de liberté où il est emporté dans les nuées du ciel ! L’Ascension est l’achèvement d’une élévation, depuis la lente montée de la vie à travers les mutations de l’énergie et la transformation de la matière, puis la progression de l’humanité dans la maîtrise de son environnement, l’affirmation de sa liberté et la sensibilité plus grande de sa conscience à travers les abîmes du mal et de la mort, jusqu’à ce point d’obscurité et d’incandescence où le Christ ressuscité accomplit ce mouvement en le transfigurant… Tout cela en dépit du chaos ou par les jeux du hasard, malgré les impasses et, surtout, avec le pardon plus fort que les fautes, l’amour plus fort que la mort.

Contraste entre la mort et la vie, la captivité et la liberté, le grain qui meurt et le Pain. La Nuée qui le soustrait aux regards captateurs est celle qui soustrayait le peuple hébreu à ceux qui le tenaient captif, sombre lumière dans le jour et feu durant la nuit (Exode 13, 21). Abaissé jusqu’à la mort sur une croix, Dieu l’a élevé au-dessus de tout, dit l’hymne aux Philippiens. Cette «montée» est située au lieu même de l’abaissement, au mont des Oliviers où Jésus vécut les affres de la passion. C’est aussi de là que la présence de Dieu s’envola pour accompagner les gens de Juda sur leur terre d’exil (Ezékiel 11, 23- 24), et c’est encore là que Zacharie situe l’avènement du Royaume (Zacharie 14, 4) En écho, l’épître aux Hébreux, interprétant le psaume 8, évoque l’accomplissement de l’homme «abaissé au-dessous de Dieu» et couronné de gloire et de splendeur. À sa suite, quiconque s’abaisse sera élevé (Luc 14, 11). À contre-marche de la logique du monde, celle de Dieu s’appuie donc sur « ce qui n’est pas », sur le «rien» (1 Corinthiens 1, 28), afin que nous vivions comme n’étant pas enfermés dans ce que nous sommes (1 Corinthiens 7, 29). D’ailleurs, la Sagesse ne dit-elle pas que Dieu crée à partir du rien ? Et n’est-ce pas le vide du tombeau qui permet l’envolée du message aux quatre coins du monde ? Mais nous avons peur du vide, peur de manquer, et le « rien » nous effraie… Pourtant, l’Ascension nous dit que le secret de la vie mystique, c’est d’accepter de ne rien voir et de ne rien saisir. «Tenir ferme, en hommes qui voient celui qui est invisible» (Hébreux 11, 27).

Parce qu’il fut, jusqu’au bout, l’un d’eux, ils ont cru qu’il n’était que pour eux et qu’ils pourraient le garder pour eux. Même à Marie de Magdala il fallut dire : «Ne me retiens pas.» Parce qu’ils attendaient le Royaume et qu’il annonçait le Règne de Dieu, ils croyaient qu’il instaurerait enfin la société parfaite, celle qui supprimerait les risques de l’histoire et de la liberté. Il fallait donc maintenant qu’il soit dérobé à leur vue. Non point une absence, mais la condition pour qu’il soit, au contraire, partout et toujours présent, disponible à tous. Il est soustrait à leurs yeux pour qu’ils aillent à sa rencontre sur les routes du monde. Pour que, vivant de sa mémoire, ils le découvrent ailleurs et autrement, inconnu sous les traits du prochain.

L’Ascension ouvre l’espace d’une espérance. C’est un espace-temps sans limite, irréductible, mais qui interdit de croire que le Fils de l’homme puisse être ici ou là. Sa parousie, sa présence se jouent dans le trivial de l’existence quotidienne, dans l’incertitude, la non-possession, l’attention à ce qui vient et advient. Il n’y a pas de jour ou d’heure à connaître pour son retour, car est avec nous jusqu’à la fin. La vigilance est de chaque jour et de toute heure, c’est une attention à la vie de chacune et chacun, une manière de s’approcher de l’autre pour qu’il soit notre prochain.

Comme Élie a laissé son esprit à Élisée qui le regarde emporté sur son char (2 Rois 2, 9-12), Jésus laisse son Esprit à ses disciples qui le voient s’élever. Ainsi, s’efforçant de vivre de l’Esprit comme lui en a vécu, l’Église sera son corps pour qu’au long des temps, dans sa faiblesse, sa fragilité et aussi dans la constance d’une conversion toujours recommencée, elle annonce en en vivant ce qu’elle a vu, entendu, touché du Verbe de Vie (1 Jean 1, 1). Pour qu’elle pose les signes sacramentels de sa présence jusque dans les bas-fonds de l’existence humaine.

Jean-Marie Ploux, prêtre de la Mission de France, théologien


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