cas de conscience

Nous avons un enfant homosexuel

Avec croire aujourd'hui n°196, été 2005
Après une longue période de secret, l’homosexualité est devenue largement visible dans notre société, bousculant nos représentations sur le rapport entre les sexes et l’affectivité. Les familles sont souvent les premières secouées par une réalité qu’elles ne comprennent pas.
La sexualité des enfants touche à l’intime des parents
Parmi les nombreuses épreuves que peuvent affronter les parents la découverte de l’homosexualité d’un fils ou d’une fille occupe une place particulière [...] Quelque chose de plus intime est touché quand un couple, homme et femme, découvre que "la chair de leur chair" a une orientation sexuelle différentes de la leur. Cela signifie que l’enfant né de leur union les quittera pour une vie autre que celle qu’ils ont bâtie, une vie sur laquelle ils ne pourront projetter leur modèle. [...]
Cette blessure première s'accompagne d'un sentiment de culpabilité. Les parents ont tendance à voir dans l'homosexualité de leur enfant leur propre défaite. "Qu'avons-nous raté dans notre éducation pour qu'il (ou elle) en arrive là ?". La découverte peut aussi provoquer une peur légitime : homophobie, mépris, "qu'en dira-t-on", sida. [...]
Curieusement, la découverte peut s'accompagner d'un secret soulagement : un doute ancien est maintenant levé, les choses sont claires, et, d'une manière plus heureuse encore, les choses sont dites.
La secousse peut être l'occasion d'une parole de confiance et de respect, d'un côté comme de l'autre, une manière de se redécouvrir père et mère, et fils ou fille, comme on ne l'avait pas prévu. L'irruption de l'inattendu est toujours violente, mais elle amène la famille à peser ce qui compte le plus pour elle : la conformité à un modèle idéal de vie, où la croissance singulière des personnes qui la composent.Au-delà de la seule tolérance
L’accueil est une aventure, pas un point d’arrivée. Pour les parents, il faut pouvoir parler ; dire ce qui gêne, ce qui choque. Il y a également une maturation du temps, que des questions trop directes et une volonté de savoir peuvent court-circuiter. Accueillir signifie au contraire : accepter notre méconnaissance d’une affectivité qui n’est pas la nôtre, reconnaître un écart qui empêche d’imaginer ce que peut bien vivre l’enfant homosexuel dans ses relations. C’est une démarche de discrétion et de respect.
Surtout, il ne s’agit pas seulement de se demander ce que l’on accueille : tel(le) ami(e), tel comportement, mais il s’agit d’abord de donner à cet accueil la tonalité qui lui convient. L’accueil ne peut se réduire à la simple tolérance ou à un apitoiement qui peut être jugé humiliant par les personnes. De la souffrance, il y en a : la vie sociale confronte sans cesse l'homosexuel à la question de savoir ce qu'il dira et ne dira pas ; sans cesse, pour des gestes ou des paroles en apparence anodines, il doit choisir entre l'aveu et la dissimulation. dans ces conditions, le quotidien peut avoir un goût amer. [...]
Familles et culture "gay"
Quand un enfant parle pour la première fois à ses parents de son orientation sexuelle, il appartient déjà souvent à un réseau d'amitiés et de relations où il a pu verbaliser et vivre son désir. Ce réseau peut fonctionner en circuit fermé, mais il permet aussi aux jeunes homosexuels d'échanger sur ce qu'ils vivent et d'affronter un principe de réalité. L'important est que ce réseau ne soit pas pour eux le seul lieu de vie. Il risque souvent de le devenir quand les familles ne permettent plus une parole libre et confiante. [...]
Interrogé sur la question gay en 1981, le philosope Michel Foucault avait lui-même souligné l'importance pour les homosexuels de ne pas en rester à la question de la sexualité, mais de produire des relations diversifiées, qui puissent, par exemple, inclure l'amitié et même une certaine ascèse.
Pour beaucoup, cet "art de vivre" reste encore à construire ; les familles ont leur rôle à jouer dans cette construction. Si elles réussisent à être, pour des jeunes homosexuels, un lieu de respiration et d'ouverture, elles auront accompli un peu de leur mission prophétique. Mission difficile, sans doute, qui convoque moins les forces que les vulnérabilités de chacun ; car il s'agit ici de l'intime des parents et des enfants.
Philippe Chevallier, jésuite