genèse

Pourquoi y a-t-il deux récits de la Création ?

"Avez-vous déjà réfléchi sur la création selon Genèse 1 face à la création selon Genèse 2 ? Laquelle est la vraie création selon vous ?" La réponse du Père Jacques Nieuviarts, exégète.

Pourquoi deux récits de Création ?

"Avez-vous déjà réfléchi sur la création selon Genèse 1 face à la création selon Genèse 2 ? Laquelle est la vraie création selon vous ? La 1ère, spirituelle, parfaite où l'homme est à l'image de Dieu ? ou la seconde où l'homme est charnel, mortel, périssable et mauvais ?

 

La Bible parle magnifiquement de l'homme, mais les femmes et les hommes de la Bible sont comme nous, du même bois… ou de la même argile. Et s'il fallait ne pas choisir entre ces deux magnifiques récits de la Bible, comme l'être humain assume dans la complexité que nous connaissons tous, l'image de Dieu que nous portons ?

 

Grandes ouvertures
 

 

Les deux récits bibliques du début de la Genèse (Gn 1 et Gn 2) sont deux textes primitivement indépendants. La Bible s'ouvre sur un récit en sept jours qui représente comme une grande liturgie de la création (Gn 1). Il existe dans la Bible tout un courant, qui remonte en particulier au temps de l'Exil (587-538 av. JC), et qui affectionne le chiffre sept, dont il fait le chiffre de Dieu. Ainsi, dire que le monde est créé en sept jours, c'est dire qu'il est tout entier oeuvre de Dieu. De même ceux qui font le tour de Jéricho avant d'entrer dans la ville au livre de Josué, sonnent la trompette pendant sept jours. Cette entrée extraordinaire dans la ville, qui leur ouvre la terre promise, est ainsi intégralement l'oeuvre de Dieu. C'est ce que chantent ces textes.

 

Au moment où Israël perdit tout : sa terre, son roi, et même peut-être Dieu, puisque le temple était parti en fumée, le chiffre sept, le chiffre du sabbat, marquait le temps comme cet espace qui assure l'homme dans la présence de Dieu, au moment où toute trace de Dieu et de sa promesse semblaient perdues. Epoque aussi où la circoncision marqua la chair de l'homme comme signe d'appartenance. La frontière perdue sur la terre était ainsi comme gravée sur l'homme lui-même, et comme signe d'appartenance à Dieu.

 

Ainsi le sabbat, c'est cela : le septième jour qui ponctue l'oeuvre de Dieu. Et dans cette immense fresque, l'homme est effectivement au centre de la création, il en est le coeur (cf. le Psaume 8), image de Dieu, créé homme et femme et ainsi ensemble image de Dieu.
 

 

D'argile et de souffle

 

Le second récit est plus ancien, et il a une poésie plus concrète. Peut-être date-t-il du 10 ou 9ème siècle av. JC. Il place l'homme en Eden, entre quatre fleuves quasi-mythiques qui ressembleraient bien à une géographie très humaine et réelle. On dit en langage un peu technique qu'il est très anthropomorphique : il parle de Dieu sous des traits très humains (anthropos en grec).

 

Dire que la femme est tirée de la côte de l'homme dit la proximité et la ressemblance étroite en l'homme et la femme : "celle-ci est l'os de mes os, la chair de ma chair" s'écrie Adam, dont le nom signifie seulement "argile" ou "glaise". Il s'appelle ainsi parce que Dieu l'a modelé à partir du sol.

 

Voilà l'homme, façonné d'argile mais insufflé du souffle de Dieu. Comme on se sent proche du pays des hommes dans ce texte. Il faut à peine décoder les images : notre friabilité et notre beauté y éclatent aux yeux. Et nous relisons ces textes à l'infini, justement en raison de leur discrétion et de leur beauté.
 

 

Refuser de choisir !

 

Surprenant ! En général on dit : "il faut choisir". Ici, peut-être ne faut-il pas choisir, mais se reconnaître dans l'un et l'autre texte. Pleinement image de Dieu, sans ombre aucune, l'homme est aussi ou se sait pétri d'argile, divinement insufflée de Dieu.

 

Qu'on lise l'un ou l'autre texte, c'est le même chant de Dieu qui semble marquer l'homme, comme sa nature profonde : l'homme est fragile, mais dans cette fragilité il porte la trace, la présence même de Dieu.

 

Il faut relire ces textes, s'en étonner, s'en émerveiller. Et devenir de ces êtres qui défendront dès lors toute vie menacée, toute vie défigurée, toute existence marquée de fragilité. Qui se portent, comme le dit la règle de vie des religieux de l'Assomption en un paragraphe décisif, là où Dieu est menacé dans l'homme et l'homme menacé comme image de Dieu.
 

 

Un trésor porté dans des vases d'argile

 

Paul parle en ces termes de l'Evangile porté par le disciple ou l'apôtre, exposé aux vents violents de l'histoire (2 Co 4,7). C'est ainsi qu'est porté l'évangile depuis deux mille ans, par des femmes et des hommes pauvres et lumineux, comme nous le sommes nous-mêmes. Et cela représente un véritable geyser d'espérance, inépuisable !

 

Comme Jésus, prenant les traits du "serviteur souffrant" chanté par Isaïe (Is 53), est allé au plus loin de la défiguration, pour porter jusqu'à ce point extrême la guérison de l'homme, désormais ouvert au petit jour de Dieu.

Jacques Nieuviarts, exégète ; août 2005
Croire.com